Crise des migrants : L'Union européenne devient-elle une grande puissance diplomatique ?

BIELORUSSIE La Biélorussie joue la carte de l'apaisement lors de la crise des migrants face à l'Union européenne. Preuve de la nouvelle puissance géopolitique de cette dernière ?

Jean-Loup Delmas
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L'Europe est en train de faire reculer la Biélorussie dans la crise des migrants
L'Europe est en train de faire reculer la Biélorussie dans la crise des migrants — Maxim GUCHEK / BELTA / AFP
  • C’était une anomalie propre à l’Union européenne : grande puissance économique et commerciale, les 27 avaient du mal à peser diplomatiquement tant ils répondaient de manière désunie.
  • Une étrangeté que l’Union européenne semble avoir réparé cette année, répondant unilatéralement à plusieurs crises internationales.
  • Dernier exemple en date, la crise des migrants aux frontières de la Pologne a vu les 27 faire plier Loukachenko.

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko a assuré ce mardi vouloir éviter que la crise migratoire à la frontière avec la Pologne, qu’il est accusé d’avoir orchestrée, ne dégénère en « confrontation ardente » avec  l’Union européenne. Un recul qui en dit long sur la fermeté des 27 dans la réponse à cette crise, et sur la puissance des menaces que l’Union a su mettre en place.

Tout cela était loin d’être gagné. Les 27 ont d’abord semblé jouer leur partition classique, à savoir répondre en ordre dispersé, lorsque la Pologne a refusé la proposition de Bruxelles d’envoyer des gardes Frontex à ses frontières, préférant la construction d’un mur. Mais après ces tâtonnements habituels, la réponse est soudainement devenue unanime et coordonnée, comme rarement les 27 avaient su le faire.

Provoquer sa chance et sa victoire

« L’Union européenne a obtenu une victoire géopolitique qu’il ne faut pas sous-estimer. Néanmoins, on peut se demander ce qu’il se serait passé si Loukachenko n’avait pas reculé, ou si la Russie avait mieux soutenu Minsk », estime Joséphine Staron, docteure en philosophie politique à la Sorbonne et directrice des études et des relations internationales du think tank Synopia.

Certes l’Europe a eu des conditions favorables à sa victoire, mais « c’est une chance qu’elle a su provoquer par sa réponse franche et organisée », note la docteure. Surtout, c’est une affirmation de plus d’une nouvelle unité en termes de politique extérieure, déjà aperçue cette année avec la crise en Afghanistan, celle des sous-marins ou du Brexit.

La realpolitik s’invite enfin à Bruxelles

« Cette année les Européens ont appris durement à se confronter à la politique extérieure. L’Union européenne n’était pas connue pour porter une volonté politique à l’échelle internationale », note Joséphine Staron, se contentant plus d’être une puissance uniquement économique et commerciale jusque-là. « Aujourd’hui, les pays européens voient bien qu’ils ne peuvent plus faire l’impasse d’une politique extérieure commune », estime la docteure.

Pour Sylvie Matelly, directrice adjointe à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste de l’Europe, le début de la prise de conscience remonte à 2016. Entre l’élection d’un Donald Trump très hostile même envers ses alliés, le Brexit et l’émergence de la Chine, « l’Union européenne comprend qu’il va falloir choisir un camp, et que le meilleur camp, c’est lui-même ». Cette union de plus en plus soudée fonctionne d’ailleurs sur d’autres domaines que la géopolitique : le plan de relance européen face à la crise du coronavirus montre bien là aussi selon la directrice adjointe comme l’Europe sait faire de mieux en mieux front commun.

Autre effet visible de cette maturation géopolitique, la rapidité à s’unir. « Il y a encore quelques jours, la Pologne et Bruxelles étaient en désaccord. En moins d’une semaine, une réponse commune a vu le jour. Il y a deux trois ans, cela aurait pris plusieurs semaines, si ce n’est mois », se remémore Sylvie Matelly. Une rapidité qu’elle attribue à la dureté des autres puissances internationales : « L’Europe a compris que face à des loups, il fallait des réponses rapides, fermes et fortes », appuie la directrice adjointe. Et forcément, au vu de la puissance économique, démographique, commerciale et même militaire de l’Europe, les réponses communes des 27 ont de quoi remporter des batailles géopolitiques.

Une Europe solide sur les appuis

Il s’agit d’une vraie révolution interne pour l’Union, facilité par le départ des Britanniques explique Sylvie Matelly : « Des 28, c’étaient les plus attachés à une union uniquement commerciale et économique. Maintenant qu’ils ne sont plus là, l’Europe peut bien plus aisément jouer sur la carte politique extérieure et de défense ».

Si le Brexit a joué, c’est surtout les nombreuses crises qu’a traversées l’Union européenne qui auront su la renforcer et l’unir comme jamais dans son histoire de mégapuissance conclut Joséphine Staron : « L’Union européenne n’avance que par les crises. C’est un jeu dangereux, tant ça peut soit briser l’édifice commun soit le faire grandir. Là où l’Europe s’est montré très solide, c’est qu’elle ne s’est jamais brisée, montrant la volonté de chacun de maintenir coûte que coûte cette union. »