Crise migratoire : Comment la diplomatie peut-elle régler la crise à la frontière polonaise?

IMMIGRATION L’Union européenne va se réunir lundi pour décider si elle prononce de nouvelles sanctions contre la Biélorussie, qui menace de couper son approvisionnement en gaz

X. R.
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Plus de 2000 migrants sont coincés à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie.
Plus de 2000 migrants sont coincés à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. — AFP
  • Depuis plusieurs jours, la Biélorussie fait venir des migrants du Moyen-Orient en leur promettant de pouvoir accéder à l’Union européenne, mais ils se retrouvent bloqués à la frontière polonaise.
  • Sur fond de contestation de l’élection d’Alexandre Loukachenko par l’UE, les tensions montent et les premières sanctions européennes sont tombées. La Biélorussie menace de son côté de suspendre ses livraisons en gaz au reste du continent.
  • Plusieurs solutions existent sur le plan diplomatique, mais se heurtent aux volontés politiques en Pologne et en Russie notamment.

C’est une crise qui dépasse désormais le cas des 2000 migrants coincés à la frontière polonaise. D’un côté, la Pologne qui refuse d’accueillir ces réfugiés acheminés depuis le Moyen-Orient par Minsk, tout en empêchant l’aide humanitaire et Frontex d’accéder aux camps, sur fond d’opposition au mécanisme européen de répartition des réfugiés. De l’autre, la Biélorussie du président contesté Loukachenko, qui tente de se défaire des sanctions européennes en menaçant le reste du continent de couper son approvisionnement en gaz. Comment la diplomatie, notamment entre l’ Union européenne et la Russie, peut-elle faire avancer les choses ?

La Pologne peut-elle refuser longtemps l’aide de l’UE ?

La situation est d’autant plus tendue que le gouvernement polonais est en plein conflit avec Bruxelles sur la question de la primauté du droit européen. La Commission européenne a même d’ores et déjà appliqué des sanctions contre la Pologne sur le plan administratif. Mais « ces deux situations n’ont pas de liens entre elles », estime Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS et ancien ambassadeur de France en Russie. « L’Union a toujours la possibilité de mettre au pas un Etat membre, mais cela nécessiterait une procédure judiciaire longue. Or, on se trouve en situation d’urgence », abonde Sabine Saurugger, professeure de sciences politiques à Sciences Po Grenoble.

La résolution du conflit sur la primauté du droit ne réglera pas la question des migrants, et vice-versa. La Pologne en fait aussi une question d’honneur : en 2015, elle avait farouchement combattu le mécanisme européen de solidarité dans l’accueil de migrants. « La situation peut créer une ouverture sur la position de la Pologne, mais il faut être prudent », avance Sabine Saurugger. L’ancien diplomate se veut plus positif : « La Pologne va comprendre l’intérêt de s’intégrer dans une solution européenne. » D’autant plus que la situation est « gérable », sans commune mesure avec les centaines de milliers de migrants débarqués de Syrie. Toutefois, il est aussi probable que l’UE reste fidèle à sa doctrine de ramener les migrants dans leur pays. Parmi les solutions proposées, Sabine Saurugger rappelle que « le renforcement de murs entre les frontières » est sur la table.

L’Union européenne peut-elle faire plier la Biélorussie ?

Dans cet afflux migratoire organisé et diligenté par Minsk, les premiers complices commencent à être punis. Bruxelles a en effet déjà annoncé des sanctions contre les compagnies aériennes mettant en place des vols charters depuis le Moyen-Orient à destination de la Biélorussie. Et la Commission européenne va à nouveau se réunir lundi pour décider de nouvelles sanctions. « La position européenne sur la Biélorussie ne changera pas, maintenant que les Vingt-Sept sont d’accord », prédit Jean de Gliniasty.

Souvent pointée du doigt pour sa lourdeur, l’Europe sort cette fois vainqueur de la comparaison avec le Conseil de sécurité de l’ONU. « Je ne vois pas de lenteur dans ce contexte, le Conseil de sécurité s’est réuni hier mais aucune décision importante n’a été prise », souligne Sabine Saurugger. Alors que la Russie y dispose d’un droit de véto, l’organe majeur de l’ONU a simplement appelé le président Loukachenko, dont l’élection est contestée par les Occidentaux, à cesser d’instrumentaliser les migrants. Forte de sa position commune, l’Union peut donc prendre des mesures fortes contre la Biélorussie. Mais cette dernière dispose d’un allié de taille…

La Russie peut-elle jouer le rôle de médiateur ?

Veillant toujours jalousement sur ce qu’il reste du bloc de l’Est, la Russie se place depuis des années en protectrice du régime autoritaire d' Alexandre Loukachenko. Ces derniers jours, des opérations militaires ont même été menées, en Biélorussie et près de la frontière ukrainienne. Une tentative de déstabilisation très claire. De quoi pousser le président biélorusse à s’enflammer. « La menace de coupures de gaz est une menace en l’air », tranche Jean de Gliniasty. La Biélorussie ne fait en effet que transiter le gaz russe, et tire ses revenus en hydrocarbures d’un pétrole que la Russie lui vend peu cher. Or, « la Russie veut valoriser sa position de fournisseur fiable », indique l’ancien diplomate, et a déjà annoncé qu’elle continuerait les livraisons de gaz en Europe.

La Biélorussie, un allié finalement encombrant pour le grand frère russe ? Le pays est le premier à être directement accusé de contribuer à un trafic d’êtres humains, ce qui n’avait pas été le cas de la Turquie par exemple. Peu glorieux… Vladimir Poutine a malgré tout clairement invité l’Union européenne à « reconsidérer ses menaces de sanctions », édulcore Sabine Saurugger. La Russie, qui se félicite en cachette d’ennuyer l’UE, aurait pu agir contre ce trafic migratoire. Mais elle peut aussi surjouer la carte de l’alliance. Ou jouer le rôle de médiateur en appelant finalement Loukachenko à revenir sur ses manœuvres, mais en « exigeant des concessions, la levée de certaines sanctions ou des investissements » aux Européens, avertit l’universitaire. Mais pendant que les coups bas et les menaces en l’air se multiplient dans le monde feutré de la diplomatie, 2000 réfugiés restent bloqués dans le froid biélorusse.