Facebook : La lanceuse d'alerte Frances Haugen salue le «potentiel énorme» du projet européen de régulation du Net

NUMERIQUE L’ancienne employée du géant américain, rebaptisé Meta, a rencontré le commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton, à l’origine de deux projets de législation

20 Minutes avec AFP
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Frances Haugen lors de son audition devant le Congrès américain.
Frances Haugen lors de son audition devant le Congrès américain. — POOL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Après Londres et Lisbonne et avant Paris, la lanceuse d’alerte de Facebook, Frances Haugen, qui a poursuivi son tour d’Europe ce lundi à Bruxelles, a salué le « potentiel énorme » du projet européen de régulation des géants du numérique, estimant qu’il pouvait même servir de « référence » aux Etats-Unis.

S’exprimant devant les eurodéputés, elle a accusé à nouveau son ancien employeur de « nuire aux enfants, attiser les divisions, affaiblir (les) démocraties », et de « faire passer le profit avant la sécurité » des utilisateurs.

Facebook : « juge, jury, procureur et témoin »

« Quand les activités commerciales entrent en conflit avec les intérêts de la société dans son ensemble, les démocraties doivent intervenir et faire de nouvelles lois. Je me félicite que l’Union européenne prenne cela très au sérieux », a déclaré l’ancienne informaticienne du géant américain rebaptisé Meta. Elle a estimé que le Règlement sur les services numériques («Digital Services Act », DSA) actuellement examiné par le Parlement européen, avait un « potentiel énorme » pour devenir une « référence ». « Il peut inspirer d’autres pays, dont le mien », a-t-elle poursuivi, avertissant que « la loi devait être forte et son application ferme ».

Alors que l’autorégulation a jusqu’à présent été la norme, elle a estimé que « Facebook​ ne peut pas continuer à être juge, jury, procureur et témoin ». Elle a prôné « la transparence » sur les données de Facebook et souligné la nécessité de lutter, au-delà des contenus illégaux, contre « la manipulation des élections, la désinformation et les nuisances pour la santé mentale des adolescents ». Elle a aussi estimé que les contenus diffusés par les médias ne devaient pas être exclus du champ d’application du règlement.

« Agir maintenant »

Le DSA veut interdire aux plateformes d’utiliser les algorithmes pour promouvoir de fausses informations et discours dangereux, avec pour les plus importantes d’entre elles une obligation de moyens pour modérer les contenus. « Nous devons agir maintenant », a exhorté la lanceuse d’alerte, qui fait un tour de plusieurs capitales européennes et a déjà témoigné devant les parlementaires américains et britanniques. « Il est urgent que les plateformes assument leurs responsabilités. Mais pour cela (…) il est urgent que nous assumions les nôtres. Il est de notre ressort de législateurs de faire en sorte que nos démocraties ne soient pas déstabilisées par ces mastodontes », a déclaré l’eurodéputé français Raphaël Glucksmann (groupe Socialistes et Démocrates).

L’Américaine a dans la journée rencontré le commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton, à l’origine des projets de régulation composés du DSA et du Règlement sur les marchés numériques («Digital Markets Act », DMA), présentés en décembre 2020. « Les efforts accrus de lobbying dont nous sommes témoins sont peine perdue : nous ne permettrons pas aux intérêts des entreprises d’interférer avec l’intérêt général des Européens », a averti le responsable, appelant à l’adoption des règlements dans la première moitié de 2022, période pendant laquelle la France occupera la présidence tournante de l’UE.

Pétition

Des affirmations démenties par le géant américain, qui souligne les efforts mis en œuvre pour lutter contre ces contenus, assurant qu’il allait « consacrer plus de 5 milliards cette année à la sécurité » des utilisateurs et employer à cette tâche « plus de 40.000 personnes ». « Nous avons presque diminué de moitié la quantité de messages de haine que les gens voient sur Facebook ces trois derniers trimestres », a indiqué Monika Bickert, vice-présidente de Meta.

Certains élus, comme l’eurodéputée allemande Anna Cavazzini (Verts), appellent aussi à une interdiction de la publicité ciblée, qui est au cœur du modèle économique des géants de la tech, une disposition qui n’est toutefois pas prévue en l’état dans le projet de régulation européen. « L’incitation à collecter toujours plus de données et à en tirer de l’argent disparaîtrait, et cela réduirait donc aussi les discours de haine », a-t-elle argumenté. Mais une telle interdiction pure et simple, également réclamée par des ONG et associations de consommateurs, ne recueillerait pas les votes nécessaires au Parlement : le PPE et Renew Europe (centristes) y sont opposés, tout comme des Etats membres, en particulier la France et l’Allemagne, selon des sources à Bruxelles.

80.000 signataires d’une pétition de soutien

La Slovénie, qui assure la présidence de l’UE jusqu’à fin 2021, s’efforce de faire en sorte que les gouvernements européens adoptent une position commune sur ces projets de loi européens lors d’une réunion le 25 novembre. De leur côté les eurodéputés pilotant les discussions misent sur un compromis d’ici début 2022.

Lundi à Bruxelles, Frances Haugen a reçu une liste des signataires d’une pétition de soutien à ses actions, qui représentent plus de 80.000 personnes, selon l’ONG SumofUs. Frances Haugen « nous donne enfin des preuves tangibles de ce que les militants, les chercheurs et la société civile ont toujours soupçonné (…) Sa venue ici alimente donc le débat sur la législation qui doit être adoptée, et nous espérons qu’elle le sera », a déclaré la militante Flora Rebello Arduini.