« Striketober » : « Face à la pandémie et aux inégalités, les travailleurs américains ont redécouvert une voix collective pour dire ''stop'' »

INTERVIEW Robert Bruno, professeur en relations du travail à l’université de l’Illinois, fait le bilan de la mobilisation massive des travailleurs américains en octobre

Propos recueillis par Philippe Berry
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Des employés du fabricant de tracteurs John Deere en grève, le 14 octobre 2021 à Davenport dans l'Iowa.
Des employés du fabricant de tracteurs John Deere en grève, le 14 octobre 2021 à Davenport dans l'Iowa. — Meg McLaughlin/AP/SIPA
  • Plus de 100.000 Américains ont fait grève en octobre. Ce « striketober » représente la plus forte mobilisation sociale dans le pays depuis les années 1970.
  • Face à la pandémie et au creusement des inégalités, les salariés sont à bout.
  • Ce mouvement peut-il entraîner des changements ? « C’est la question à un million de dollars », introduit Robert Bruno, professeur en relations du travail à l’université de l’Illinois, avec lequel 20 Minutes s’est entretenu.

Trop, c’est trop. 10.000 ouvriers du constructeur de tracteurs John Deere, 1.400 salariés de Kellogg’s, 2.000 employés d’un hôpital dans l’Indiana, des mineurs dans l’Alabama… Au total, Plus de 100.000 Américains ont fait grève en octobre, un mouvement sans précédent depuis la lutte sociale des années 1970. D’autres pourraient suivre en novembre, notamment 31.000 employés du géant de la santé Kaiser Permanente.

Selon Robert Bruno, professeur en relations du travail à l’université de l’Illinois, la colère face à la montée des inégalités bouillonnait depuis des années, et la pandémie a fait tout exploser. Reste à savoir si le mouvement s’inscrira sur la durée, avec une question de fond : au pays du capitalisme triomphant, un emploi est-il encore suffisant pour s’offrir le rêve américain et faire partie de la middle class ?

Robert Bruno (université de l'Illinois)
Robert Bruno (université de l'Illinois) - Université de l'Illinois

Ce mouvement d’octobre est-il le plus important de ces dernières années ?

De l’histoire récente, oui. L’étendue du mouvement et la diversité des travailleurs mobilisés dans plusieurs industries et dans de nombreux Etats sont extraordinaires. Et il y a tous les débrayages d’une journée ou les grèves de moins de 1.000 personnes que le ministère du Travail ne compte pas, comme celle des salariés de McDonald’s. Il faut remonter aux années 1970 pour trouver une mobilisation plus importante, avec ce qui avait été la décennie de la rébellion des ouvriers contre le patronat et le capitalisme.

Avant de parler de la pandémie, quels facteurs ont joué dans la montée de la colère ?

Cela fait des décennies que les revendications bouillonnent. Après la mobilisation des années 1970, il y a eu une lutte intense contre le syndicalisme. Dans les années 1980-1990, on a demandé aux travailleurs toujours plus. La productivité a augmenté bien plus vite que les salaires. Les inégalités se sont creusées, avec une concentration des richesses qu’on n’avait pas vue depuis la Grande Dépression (des années 1930).



Les données de la Fed montrent que moins de la moitié des Américains appartiennent désormais à la classe moyenne. Cette colère et cette rancœur se sont traduites politiquement, notamment avec la montée de Bernie Sanders, mais aussi de Donald Trump, avec un message qui a résonné dans la classe blanche populaire, particulièrement chez les ouvriers.

Et la pandémie a mis le feu aux poudres ?

Absolument. Avec la pandémie, les travailleurs, surtout en première ligne, ont réalisé que leur corps était vulnérable. D’un seul coup, votre travail dans une usine de transformation de viande peut vous rendre malade et vous tuer. Le Covid-19 a exacerbé la philosophie des profits avant tout. Avec la précarité et la fermeture des usines, les ouvriers se sont rendu compte, si ce n’était pas déjà le cas avant, qu’ils n’étaient que des chiffres sur un bilan comptable, un simple coût de production qui doit être minimisé. Seul, vous n’avez aucun pouvoir. Mais les travailleurs américains ont redécouvert la force d’une conscience et une voix collective pour dire « stop ».

Ces grèves disséminées ne débouchent pas sur une journée nationale de mobilisation de millions de personnes, comme on peut le voir en France. Pourquoi ?

Le pourcentage de personnes syndiquées est comparable dans les deux pays (environ 10 %), mais le syndicalisme est beaucoup plus décentralisé aux Etats-Unis. La différence fondamentale, c’est que contrairement à la France, seuls les salariés syndiqués bénéficient, en général, des avancées (augmentations, améliorations des conditions de travail…). Il y a donc beaucoup moins de solidarité dans le reste de la population.

Cette « striketober » est-elle un feu de paille, ou peut-elle avoir des résultats sur le long terme ?

C’est la question à un million de dollars. Fondamentalement, on semble assister à un « reset » de la notion de ce qui constitue un emploi de qualité. Certaines personnes licenciées pendant la pandémie disent « je ne vais pas retourner faire ce job mal payé dans ces conditions ».

Avec la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs, je pense qu’on sortira de cette crise avec des standards (salaires et conditions) améliorés. Reste à voir combien de temps cela durera, et si on assistera à un changement incrémental sur plusieurs années comme on l’a vu après la Seconde Guerre mondiale ou à un long plateau.