Brexit : Pourquoi tant de tensions entre la France et le Royaume-Uni concernant la pêche ?

CHALUTIER Londres et Paris se déchirent sur le droit des bateaux de chacun à pêcher dans les eaux de l’autre

Jean-Loup Delmas
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La pêche est devenue un sujet de vive tension entre la France et le Royaume-Uni
La pêche est devenue un sujet de vive tension entre la France et le Royaume-Uni — Sameer Al-DOUMY / AFP
  • Ambassadrice convoquée, bateaux déroutés, mesures de rétorsions… Entre le Royaume-Uni et la France, la crise de la pêche couve.
  • Au commencement de ces tensions, un traité post-Brexit qui entretient le flou sur les compétences de chacun à pêcher dans les eaux de l’autre camp.
  • Cette bataille de la pêche cache une crise profonde entre Londres et Paris.

La Manche est le théâtre d’une surprenante bataille navale entre le Royaume-Uni et la France au sujet de la pêche. Deux navires britanniques ont été sanctionnés et déroutés en baie de Seine dans la nuit de mercredi à jeudi et Paris envisage des mesures de rétorsions généralisées (interdiction de débarquement dans les ports français, contrôles douaniers…), reprochant à Londres de ne pas avoir respecté les accords post- Brexit.

Les tensions n’en finissent plus de grimper, jusqu’à voir l’ambassadrice française convoquée au Royaume-Uni. Pourquoi tant de remous dans les eaux franco-britanniques ? 20 Minutes fait le point.

Quels sont les droits de pêche entre les Britanniques et les Européens ?

Le Brexit s’est déroulé en deux traités : le premier sur les conditions de sortie des Britanniques, et le second sur les nouvelles relations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, devenu pays tiers. L’un des sujets les plus tendus a été les zones de pêche : « C’est l’un des rares domaines sur lequel Londres avait l’avantage du rapport de force », précise Christian Lequesne, professeur de sciences politiques et spécialiste des questions européennes à Sciences po Paris, interrogé par 20 Minutes. « Historiquement, les Européens ont plus l’habitude de pêcher dans les eaux britanniques que l’inverse », ajoute-t-il.

Il a été conclu dans l’accord post-Brexit que jusqu’en 2026, les bateaux européens pouvaient continuer à pêcher dans certaines eaux britanniques s’ils prouvaient qu’ils y pêchaient déjà avant, et réciproquement. A partir de 2026, chaque camp devra rester dans ses eaux territoriales.

Pourquoi y a-t-il des tensions entre les Français et les Britanniques ?

Dans la pratique, les Britanniques doivent accorder des licences aux navires autorisés à pêcher dans leurs eaux. Et c’est là que les choses coincent un peu de l’avis des Français, principalement les 6-12 milles nautiques britanniques et les îles anglo-normandes. Londres et Jersey ont accordé pour le moment 216 licences, loin de satisfaire Paris qui en réclame bien plus. « Il manque quasiment 50 % des licences auxquelles nous avons droit. C’est une situation qui n’est pas acceptable », a clamé Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, ce mercredi.

« Pour de gros navires avec tout le matériel électrique enregistrant chaque déplacement, il est facile de prouver que la pêche se faisait précédemment dans les eaux britanniques, note Christian Lequesne. Le cas se complique pour des petits bateaux moins bien équipés et qui peuvent moins attester de leur historique de pêche. C’est un peu au bon vouloir des Britanniques dans ces cas-là. » Britanniques accusés par les Français de traîner des pieds volontairement dans la délivrance de licence.

Paris n’a pas tardé à répliquer. Ce mercredi, la France a annoncé l’entrée en vigueur mardi prochain de premières mesures de rétorsion contre les îles anglo-normandes et Londres si le nombre de licences accordées aux pêcheurs français reste insuffisant. Le même jour, deux navires de pêche britanniques étaient verbalisés en baie de Seine, tandis qu’un chalutier écossais au large du Havre était dérouté. « Le capitaine du navire, Cornelis Gert Jan, s’est vu remettre par la gendarmerie maritime une convocation à comparaître à l’audience du tribunal correctionnel du Havre du 11 août 2022 », a indiqué Cyrille Fournier, procureur adjoint du Havre. Il sera jugé pour des « faits de pêche maritime non autorisée dans les eaux maritimes ou salées françaises par un navire tiers à l’Union européenne ».

Pour Christian Lequesne, il s’agit « d’une simple guéguerre entre deux nations offensées, chacune faisant son possible pour rendre la pêche difficile à l’autre. Il y a beaucoup de mauvaise foi des deux côtés dans les décisions prises contre les navires de l’autre camp ».

Comment envisager une sortie de crise ?

Toute cette affaire est évidemment beaucoup complexe qu’une histoire de poissons et de coquilles saint-Jacques. « Cette crise sur la pêche n’est que l’une des manifestations concrètes des tensions diplomatiques entre Londres et Paris depuis le Brexit », confirme Christian Lequesne.

Les chances de voir les Britanniques plier et concéder davantage sur leurs eaux territoriales sont minces selon l’expert : « Cela est très important dans leur culture et leur histoire, et rejoint pour eux l’idée de souveraineté nationale. »

Les tensions ne se régleront donc pas par la pêche. « Les deux nations gagneraient pourtant à apaiser leurs rapports. Cela finira bien par arriver, sinon cela deviendra trop pénalisant pour les deux camps », conclut-il. En attendant, Emmanuel Macron et Boris Johnson devraient s’entretenir du sujet en marge du G20 ce week-end à Rome.