Royaume-Uni : Elisabeth II « ne peut pas nous abandonner maintenant »... Le pays au chevet de sa reine affaiblie

MONARCHIE L’état de santé de la reine Elisabeth II inquiète un Royaume-Uni traversé par de nombreuses crises

Jean-Loup Delmas
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La Reine d'Angleterre, 95 ans - dont 69 ans de règne -, montre des signes de faiblesse inhabituelle depuis quelques jours
La Reine d'Angleterre, 95 ans - dont 69 ans de règne -, montre des signes de faiblesse inhabituelle depuis quelques jours — Jonathan Brady / POOL / AFP
  • Apparition avec une canne, brève hospitalisation, annulation d’un déplacement officiel… Les signaux inquiétants se multiplient au sujet de la santé de la reine d’Angleterre.
  • Une fragilité scrutée par tout le Royaume-Uni, inquiet à l’idée de perdre sa souveraine.
  • Comment les Britanniques vivent-ils la dégradation de l’état de santé d’Elisabeth II ?

C’est bien connu, en Angleterre, on parie sur tout : les résultats des matchs bien sûr, mais aussi le sexe des futurs bébés, la météo – quel sera le mois le plus chaud ou le plus froid de l’année par exemple –, le vainqueur des Oscars… Il est pourtant un thème sur lequel il est strictement interdit de miser quoi que ce soit : le décès de la reine, preuve supplémentaire s’il en fallait de la sacralisation de sa majesté outre-Manche.

Interdiction ou pas, l’humeur à Londres n’est de toute manière pas au pari. Depuis quelques jours, les 95 ans – dont 69 années de règne – d’Elisabeth II semblent la rattraper et les signes de vulnérabilité se multiplient : le 12 octobre, la souveraine a été aperçue pour la première fois avec une canne, la nuit du 20 octobre, elle a été hospitalisée, et ce mardi, elle a renoncé à participer à la COP26 sur avis médical. Ajoutez à cela que la monarque a été privée de son traditionnel verre de martini le soir, là aussi pour raison médicale, et c’est tout le Royaume-Uni qui sombre dans la gueule de bois devant une évidence longtemps repoussée : non, Elisabeth II n’est pas éternelle.

Stabilité et sentiment d’immortalité

Une fatalité longtemps imperceptible pour les Britanniques. « La reine est au pouvoir depuis soixante-dix ans, il faut bien comprendre que la grande majorité d’entre nous n’ont toujours connu qu’elle depuis leur naissance », note Peter, médecin de 53 ans résidant à Manchester. Huit Britanniques sur dix sont nés après le couronnement d’Elisabeth II, paraissant aussi immuable que Big Ben, les cabines rouges londoniennes ou la pluie en hiver. La stupeur actuelle qui gagne le royaume serait donc parfaitement logique : « Quand quelque chose est là depuis votre naissance, on a du mal à l’imaginer disparaître, poursuit Peter. Pour beaucoup d’Anglais, dont moi, la reine a même survécu à nos parents, c’est dire le statut d’immortelle qu’elle a. » Peter refuse de parler de l’éventuelle disparition de la souveraine et évoque un sujet tabou dans l’hôpital où il travaille.

Ce scénario d’une mort prochaine inquiète d’autant plus que l’époque est troublée pour le Royaume-Uni, entre la crise économique et sanitaire liée au coronavirus et la crise politique liée au  Brexit. « Dans un monde qui va de plus en plus vite, la reine incarne la stabilité et la tempérance », développe David Feutry, historien spécialiste des monarchies. D’autant que sa mort potentielle entraînerait d’autres bouleversements majeurs, poursuit le spécialiste : « La reine n’a pas qu’une fonction symbolique. Elle est aussi la cheffe des armées, la dirigeante du Commonwealth, la cheffe de l’Église anglicane et elle parle tous les jours avec le Premier ministre. Elle a une influence politique très importante. »

Popularité au beau fixe

Dans cette époque de crise et de division, la reine, elle, garde même de la popularité. Selon un sondage Ipsos réalisé en avril 2016, 70 % des Britanniques espéraient que la souveraine « règne le plus longtemps possible » et 76 % restaient favorables à la monarchie. Tandis qu' une enquête YouGov menée en mars dernier révélait que 80 % des Britanniques avaient d’elle une opinion positive. Un sentiment que confirme Julia, londonienne de 27 ans et étudiante en commerce : «  Boris Johnson est impopulaire et a fait n’importe quoi avec le coronavirus, les partis d’opposition sont pathétiques, la reine est la seule digne représentante de la politique britannique. »

C’est donc tout le Royaume-Uni qui se met au chevet de la dirigeante du Commonwealth. « A Londres, c’est le grand sujet de discussion, bien plus que le covid ou les matchs de Premier league. Toute la population s’inquiète et se renseigne sur son état de santé, rapporte Julia. Le pays a tellement souffert ces derniers temps, ce serait un énorme coup d’en plus perdre la reine. »

La peur du futur

Une obsession qui doit autant à l’amour des Britanniques pour leur reine qu’à l’inquiétude d’un monde sans elle. « C’est le classique : "On sait ce qu’on perdrait, pas ce que l’on gagnerait", souffle Charlie, 34 ans et serveur à Londres. L’Ecosse a des rêves d’indépendance, le pays est isolé de l’Europe, nous avons perdu notre rayonnement… Que restera-t-il du Royaume-Uni si la reine venait à disparaître ? » Il dit craindre un référendum sur la monarchie en cas de disparition de la souveraine. « Or, la monarchie, c’est le Royaume-Uni », scande-t-il.

C’est sans doute pour cette raison qu’il se refuse de croire à une mort prochaine de la souveraine. « Elle en a connu d’autres, elle s’en remettra. Le lendemain de son hospitalisation, elle était de retour aux affaires », s’autoconvainc-t-il. Même foi chez Peter : « Elle a mis 95 ans pour marcher avec une canne, c’est dire sa résistance au temps. Elle vivra encore de longues années ! Au moins autant que sa mère », qui s’était éteinte à l’âge de 102 ans.

Quelle monarchie pour demain ?

Julia, elle, se montre plus pessimiste : « Je pense que les récentes affaires de familles avec Meghan Markle l’ont épuisée physiquement et psychiquement… La reine est traditionnelle : sa famille, c’était sa raison de vivre. Que lui reste-t-il maintenant ? » Comme tout bon sujet de sa majesté, elle se refuse quand même à évoquer une mort prochaine de la souveraine : « Elle ne peut pas nous abandonner, pas maintenant. »

David Feutry conclut : « La reine incarne le Royaume-Uni, elle est son image dans le monde. A sa disparition, c’est toute la façon de percevoir le pays qui va changer. Les Britanniques se savent chanceux d’avoir une reine aussi populaire et respectée à travers le monde, et s’inquiètent de ce qui lui succédera comme image de marque. » Un questionnement dont le peuple britannique n’est pas pressé de connaître la réponse. En attendant, le pays espère que God save the Queen.