Ambassadeurs en Turquie : Pourquoi Recep Tayyip Erdogan a-t-il « joué un jeu dangereux sans finalement duper personne » ?

DIPLOMATIE En menaçant de renvoyer pas moins de dix ambassadeurs dans leur pays, Recep Tayyip Erdogan a joué à un jeu dangereux. Le président turc a depuis changé d’avis

Jean-Loup Delmas
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Erdogan isole de plus en plus la Turquie à l'internationale. Un choix risqué ?
Erdogan isole de plus en plus la Turquie à l'internationale. Un choix risqué ? — Murat KULA / TURKISH PRESIDENTIAL PRESS SERVICE / AFP
  • A quelques jours du G20, Recep Tayyip Erdogan a failli plonger la Turquie dans une énorme crise internationale.
  • Le président turc a ordonné l’expulsion de dix ambassadeurs, parmi lesquels ceux de sept pays de l’Otan, avant de finalement se rétracter ce lundi, dans la soirée.
  • Pourquoi Erdogan a-t-il pris un tel risque alors que la Turquie est déjà isolée sur le front diplomatique et économique et pourquoi le président turc a-t-il finalement changé son fusil d’épaule ?

Recep Tayyip Erdogan n’est pas vraiment connu pour être le plus calme ou le plus diplomate des dirigeants lorsqu’il s’agit de régler des prises de becs sur l’échiquier international. Malgré cette réputation de chef d'Etat impétueux solidement établie, voir le président de la Turquie ordonner  l'expulsion de dix ambassadeurs de son pays a surpris bon nombre d’experts du pays et de diplomates. Expulser ces dix ambassadeurs aurait pu isoler encore plus Ankara, qui souffre déjà de ses relations tumultueuses avec l’Otan, comme avec l’Union européenne. Risquer de se mettre à dos les  Etats-Unis, l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, le Danemark, la Finlande, la Suède, le Canada, la Norvège et la Nouvelle-Zélande ne semblait donc pas raisonnable. D’autant plus que le motif évoqué [sanctionner le soutien des ambassadeurs à la libération de l’opposant politique Osman Kavala] n’avait, selon les observateurs, pas de quoi justifier une mesure d’une telle ampleur.

Pendus aux lèvres du président turc, ces derniers ont vu Erdogan rétropédaler lundi, en début de soirée. Les ambassadeurs occidentaux en Turquie ont « reculé » et « seront plus prudents à l’avenir », a estimé le président turc​, renonçant alors à expulser les dix ambassadeurs sur la sellette. Pourquoi Erdogan a-t-il joué le jeu dangereux de la menace et pourquoi le président turc a-t-il finalement changé son fusil d’épaule ?

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Le président turc n’en est pas à son coup d’essai et a tenté un stratagème vieux comme le monde : la diversion. Pour comprendre pourquoi Erdogan s’en prend au reste du monde, c’est paradoxalement vers la Turquie qu’il faut se tourner. « La Turquie subit une très violente crise économique, appuie Alican Tayla, spécialiste du pays à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). L’inflation monte et le pouvoir d’achat des ménages n’a jamais été aussi bas. » Depuis janvier 2021, la monnaie nationale a perdu près de 25 % de sa valeur par rapport au dollar et trois gouverneurs de sa banque centrale ont été limogés entre 2019 et 2021.

Quelques jours avant le renvoi des ambassadeurs, l’Etat turc a été placé sous surveillance par l’organisme international Gafi, le Groupe d’action financière, pour ses manquements dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. La mise sur liste grise du Gafi pourrait avoir des conséquences sur les investissements étrangers à Ankara, ce qui aggraverait la situation économique déjà très tendue de la Turquie. Les investissements étrangers directs sont déjà au plus bas. 5,7 milliards de dollars ont été investis en 2020, contre 19 milliards de dollars en 2007.

Il est difficile de jouer les grandes puissances lorsqu’on est isolé. La Turquie veut être un grand pays, mais elle ne peut pas l’être seule. »

« C’est une constante, à chaque fois que la Turquie est en crise interne, Erdogan se montre offensif à l’international », dépeint Alican Tayla. Le sentiment patriotique turc est extrêmement fort, et si la ficelle est grossière, liguer le peuple turc contre l’extérieur peut permettre d’éviter de se focaliser sur la crise interne.

Trop loin cette fois ?

La décision de renvoyer un ambassadeur n’est pourtant jamais anodine et reste un évènement rarissime. Alors dix d’un coup, parmi lesquels sept représentent des pays alliés au sein de l’Otan, et à quelques jours du G20 (ce samedi, à Rome) … Offenser autant de puissants est « audacieux ». Alican Tayla confirme les risques, même si selon lui, « c’est tout le principe d’Erdogan. Il cherche à surprendre et à prendre de court les protagonistes mondiaux. La Turquie n’a pas beaucoup de poids, alors c’est par la surprise qu’elle frappe ».

Quant aux conséquences à long terme, « elles ne font pas partie du logiciel d’Erdogan, note l’expert. Ce dernier cherche des gains rapides, sans vraiment mesurer l’impact de ces décisions ». Et cette dernière aurait pu lui coûter très cher, « notamment économiquement », appuie Alican Tayla. La monnaie turque, déjà faible, avait déjà lourdement chuté, lundi matin.

Le G20 et Joe Biden dans le viseur

Les risques étaient trop importants et les conséquences auraient été bien trop lourdes, même pour l’impulsivité d’Erdogan. Aussi, la détente a été rapide et… inattendue. Dans un message sur Twitter, la plupart des ambassades concernées ont affirmé agir en « conformité avec la convention de Vienne et son article 41 » qui encadre les relations diplomatiques et interdit toute ingérence dans les affaires intérieures du pays hôte. Ces déclarations ont été « accueillies positivement » par le président turc, selon l’agence de presse officielle Anadolu. Et Erdogan de déclarer finalement renoncer à expulser les dix ambassadeurs dans sa ligne de mire.

Sarah Sriri, cheffe de projet « Analyse et stratégie » à l’institut Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES), explique : « C’était un pari beaucoup trop risqué, même pour Erdogan, et lui-même a reculé. Il avait trop à perdre. » L’experte indique notamment que le président turc comptait depuis longtemps s’entretenir avec Joe Biden lors du G20. L’occasion, trop belle, aurait été gâchée en cas de crise diplomatique profonde. Le calendrier international a effectivement dû jouer dans la désescalade. Entre le G20 ce samedi et la COP26 ce dimanche, la semaine a de quoi caresser les rêves du leader turc : retrouver la grandeur de l’empire Ottoman. Or, « il est difficile de jouer les grandes puissances lorsqu’on est isolé. La Turquie veut être un grand pays, mais elle ne peut pas l’être seule », développe la chercheuse.

Et le premier pas d’apaisement des Occidentaux, affirmant de ne pas vouloir se mêler des affaires internes de la Turquie, a été vu par Erdogan « comme une porte de sortie, l’occasion de faire volte-face sans perdre trop d’honneur », appuie Sarah Sriri. Alican Tayla confirme : « Les Occidentaux n’ont pas voulu jeter de l’huile sur le feu car la Turquie conserve un fort intérêt stratégique. Cela montre néanmoins la faiblesse d’Erdogan, qui a instauré une épreuve de force avant de renoncer à la première occasion venue. »

Ce lundi, la Turquie a donc « évité la pire crise diplomatique de son histoire récente », selon Sarah Sriri, même si les relations avec le reste du G20 risquent d’être polaires ce samedi : « Il y a un climat de tension latent avec l’Otan depuis l’achat de missiles russes par la Turquie. Cette affaire des ambassadeurs ne va pas arranger la situation, mais le pays a échappé au pire ce lundi. » Et la chercheuse de conclure : « Erdogan a joué à un jeu dangereux mais il n’a finalement dupé personne. C’est un agitateur, mais il est allé trop loin cette fois, même selon ses standards. »