Coronavirus au Brésil : Jair Bolsonaro peut-il être inquiété par le rapport de la commission d’enquête sur la gestion du Covid-19 ?

EPIDEMIE Le président brésilien, accusé de « crimes contre l’humanité », pourrait en théorie faire l’objet d’une procédure de destitution. Mais ses alliés sont bien placés

X. R.
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Le président du Brésil est visé pour crime contre l'humanité et charlatanisme, parmi neuf crimes.
Le président du Brésil est visé pour crime contre l'humanité et charlatanisme, parmi neuf crimes. — EVARISTO SA / AFP
  • La commission d’enquête parlementaire sur la gestion de l’épidémie de Covid-19 au Brésil rend ses conclusions dans un rapport de 1200 pages.
  • Jair Bolsonaro est accusé de neuf crimes, dont « crime contre l’humanité » mais aussi « charlatanisme ».
  • Il a cependant peu de chances d’être destitué, puisqu’il a nommé le procureur général et le président de la chambre des représentants.

Jair Bolsonaro peut-il être destitué pour sa gestion de l’épidémie de Covid-19 ? La question est sur bien des lèvres au pays auriverde, alors qu’une commission d’enquête parlementaire (CPI) rend ses conclusions. Créée à l’initiative de sénateurs d’opposition, elle a abouti à un rapport de 1.200 pages présenté aujourd’hui.

Les conclusions de l’enquête sont particulièrement compromettantes pour Bolsonaro, critiqué pour sa réaction tardive face à l’épidémie de Covid-19 qu’il avait d’abord qualifié de « gripette ». Au total, les sénateurs vont demander son inculpation pour une dizaine de crimes, dont des accusations de « crimes contre l’humanité ». Mais pour Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), « c’est un processus classique ».

L’opposition, en l’occurrence « les partis de la droite traditionnelle MDB et PSDB qui gouvernaient avant l’arrivée de Bolsonaro et ont rompu avec lui lors de la crise sanitaire », détaille Christophe Ventura, surfe sur la situation critique du Brésil. Le pays est le deuxième plus endeuillé au monde avec plus de 600.000 morts et la crise économique qui a suivi la pandémie a plongé un tiers des Brésiliens dans la pauvreté. « Le Sénat a agi sous la pression populaire », avance Mauricio Santoro, professeur de sciences politiques à l’université de Rio de Janeiro.

Peu de risques de destitution

Mais si le rapport va être transmis au procureur général et à l’Assemblée, il a peu de chances d’aboutir à une quelconque condamnation. Deux personnages centraux dans le processus sont en effet des proches de Bolsonaro, nommés par lui et à même de le protéger : « le procureur général, seul à pouvoir l’amener devant la justice, et le président de la chambre des représentants, seul à pouvoir lancer une procédure de destitution » en cas de débat à l’Assemblée, précise Christophe Ventura.

Pas de destitution en vue donc, mais le coup est tout de même rude. « Il y a un risque sur sa popularité et la réduction de son soutien politique », pointe Mauricio Santoro. Alors que le Brésil va entrer dans une année d’élection présidentielle, et que Bolsonaro est donné perdant face à Lulla dans certains sondages, il serait « désavoué devant l’histoire » et très fragilisé selon Christophe Ventura.

C’est donc principalement sa réputation qui est visée, notamment à travers ses fils. Ceux en poste à Rio de Janeiro sont ainsi directement mis en cause dans le manque d’oxygène à l’hôpital, « qui a causé des scènes terribles, très médiatisées ». Bolsonaro est lui visé pour « charlatanisme », cité dans un scandale de tests sur des « cobayes humains ».

« Il refuse toujours de se faire vacciner ! »

Le président brésilien ne compte pas se laisser déstabiliser si facilement, qualifiant la CPI de « mascarade ». « C’est la tactique de Bolsonaro que d’alimenter la pompe à polarisation de la vie politique » en s’engageant dans une surenchère, estime le chercheur à l’Iris. Ce n’est même pas dit qu’il change son fusil d’épaule sur la politique sanitaire. « Il refuse toujours de se faire vacciner ! », argue Mauricio Santoro. Bolsonaro a en fait déjà infléchi sa position au fil des scandales précédents, commandant de très nombreux vaccins. « Il en a fait de la communication, avec des photos de bateaux chargés de vaccins, et il a lancé la production d’un vaccin brésilien », signale encore Christophe Ventura.

Mais c’est sur le plan politique que le chef d’Etat populiste, qui « doit montrer qu’il n’est pas génocidaire », a le plus à perdre. « La CPI confirme que son alliance avec la droite traditionnelle est morte. » Bolsonaro ne gouverne aujourd’hui plus qu’avec « le gros centre », un ensemble hétéroclite de quinze partis, sur les trente-cinq qui composent l’Assemblée, opportunistes et sans ligne idéologique. « Sa situation va devenir compliquée », estime Mauricio Santoro. Trop pour l’emporter en 2022 ?