Liban : Le pays risque-t-il de sombrer dans la guerre civile ?

TENSION Une manifestation a fait au moins six morts ce jeudi, et le gouvernement libanais est paralysé sur l’enquête de l’explosion du port de Beyrouth

Jean-Loup Delmas
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Le Liban pleure une nouvelle fois ses morts et la colère continue de gronder
Le Liban pleure une nouvelle fois ses morts et la colère continue de gronder — IBRAHIM AMRO / AFP
  • Ce jeudi, une manifestation contre l'enque de l'explosion du port de Beyrouth a fait au moins six morts au Liban;
  • L'enquête ne cesse de faire monter les tensions dans un pays en pleine crise économique et sociale. 
  • La situation peut-elle encore plus dégénérer et le Liban connaître une nouvelle guerre civile ? 

Une nouvelle fois, le Liban est plongé dans le chaos. Ce jeudi, une manifestation contre le juge d’instruction Tarek Bitar, chargé de l’enquête autour de l’explosion du port de Beyrouth, a tourné au drame. Un premier bilan fait état d’au moins six morts et d’une trentaine de blessés, à la suite de rafales de tir automatiques. Le Hezbollah et le parti Amal, deux partis chiites du pays qui avaient appelé à cette manifestation, affirment que les manifestants ont été la cible d’hommes armés postés sur les toits, et accusent les forces libanaises, une ancienne milice chrétienne, qui a démenti.

Le juge Tarek Bitar essuie les critiques du Hezbollah et du parti Amal depuis des mois. Le dossier de l’explosion du port du Beyrouth, survenue le 4 août 2020 et qui a fait au moins 214 morts et plus de 6.500 blessés, reste extrêmement sensible dans un pays encore meurtri et plongée dans une crise économique et sociale majeure.

Un gouvernement paralysé, un pays aux armes

Un premier juge a été dessaisi de l’affaire, et c’est maintenant Tarek Bitar qui est accusé par les deux partis chiites de politiser l’affaire. Karim Emile-Bitar, professeur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), dresse le portait de l’homme de loi : « Le juge Tarek Bitar a une réputation d’intégrité et de compétence, rien n’indique qu’il est politisé ou manipulé par des puissances étrangères, mais il se heurte à énormément d’obstacles de la part de la classe politique. Beaucoup de politiciens ne souhaitent pas être auditionnés par ce juge ».

Les deux partis ont suspendu leur participation au gouvernement, le paralysant de facto, et faisant craindre des risques de guerre civile dans le pays. Ils réclament le désistement du juge Tarek Bitar avant de revenir du gouvernement. « Problème », en raison de l’indépendance de la justice et de la séparation des pouvoirs, le pouvoir n’est pas en capacité de le faire, enlisant les tensions.

« Le Hezbollah a trouvé ses martyrs et en profite pour renforcer ses exigences et mettre la pression, note Amine Bou Ezzeddine, politologue et spécialiste de la région. Le parti a indiqué qu’il n’accepte pas d’être à l’origine d’une nouvelle guerre civile mais qu’il ne va pas non plus laisser ses martyrs sans vengeance. » De quoi mettre la pression sur le gouvernement et sur le pays. « Il s’agit pour le moment d’une bataille médiatique et de pression, mais cela pourrait dégénérer si les autres partis décident de tenir tête », poursuit Amine Bou Ezzeddine.

La guerre menace

Pouvoir paralysé, menace de vengeance, le spectre de la guerre est bel et bien là. « Les gens ont peur et par peur se réfugient dans un communautarisme de plus en plus affirmé, pensant que l’union fera leur force. Ils cèdent à des discours de plus en plus extrêmes souhaitent des leaders forts, pointant les autres communautés du doigt », dépeint tristement Karim-Emile Bitar.

Si personne au Liban ne souhaite la guerre, Amine Bou Ezzeddine rajoute : « Dans le pays, à la suite de la terrible crise économique, les gens n’ont plus rien à perdre, ce qui est toujours un terreau favorable. De plus, les Libanais se sont armés avec la crise. » Pour l’expert, une guerre civile n’est donc pas à exclure.

Pas de pardon sans justice

Des élections législatives sont attendues en avril et mai 2022, et selon Karim-Emile Bitar, elles portent l’espoir d’un renouvellement de la classe politique… à condition qu’elles se déroulent correctement, ce qui est loin d’être certain dans un pays aussi au bord de l’implosion. Et cela laisse quoi qu’il advienne encore des longs mois de crise.

Seule solution pour en sortir durablement selon lui, faire enfin toute la lumière sur l’explosion du port avec une justice indépendante et ferme. Pas gagné dans ce pays certes, mais indispensable précise le professeur : « C’est parce que cette justice est sérieusement entravée que le pays est au bord de la guerre civile. Si justice est faite, les tensions s’apaiseront. » L’expert rappelle notamment qu’à la fin de la dernière guerre civile, les responsables libanais ont été directement graciés par le pouvoir en place, en raison de la « real politik », ce qui, loin de baisser les tensions, n’a fait que les renforcer. Au Liban, les plaies s’ouvrent bien plus facilement qu’elles ne se referment.