L’audition de Frances Haugen devant le Congrès peut-elle obliger les Etats-Unis à réguler Facebook ?

REGULATION La lanceuse d'alerte a exhorté le Congrès américain à changer les règles sur Internet pour une meilleure protection des utilisateurs

X. R.
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Frances Haugen lors de son audition devant le Congrès américain.
Frances Haugen lors de son audition devant le Congrès américain. — POOL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
  • La lanceuse d’alerte Frances Haugen a été auditionnée par le Congrès mardi à la suite de ses révélations sur Facebook.
  • Elle accuse notamment le géant californien d’avoir une responsabilité dans l’assaut du Capitole et de ne pas protéger les adolescents sur Instagram.
  • Cette intervention devant le Congrès américain peut-elle avoir un impact sur une éventuelle régulation du géant d'Internet ? 

Après sa panne monstre lundi, Facebook a à nouveau vacillé mardi. Depuis plusieurs jours, le géant américain est la cible de révélations de la lanceuse d’alerte Frances Haugen, auditionnée mardi devant le Congrès américain. Son exposé a écorné l’image de Facebook… Au point de pousser le Congrès à mieux réguler le géant californien ? 20 Minutes fait le point.

Qui est la lanceuse d’alerte Frances Haugen ?

Frances Haugen, 37 ans, est une ancienne employée de Facebook. En 2019, cette ingénieure cheffe de projet, passée par Google Search et le site de rencontres Hinge, intègre le géant californien au sein du département « intégrité civique ». C’est notamment son service qui était chargé, lors de l' élection présidentielle américaine de 2020, de surveiller la diffusion de fake news susceptibles de modifier l’intégrité du scrutin. En mai 2021, elle a quitté l’entreprise avec des millions de documents internes qu’elle a confié au Wall Street Journal.

Qu’a-t-elle dit devant le Congrès américain ?

La lanceuse d’alerte met en cause Facebook sur deux volets distincts, mais qui se rejoignent selon elle, dans la volonté de financer « leurs profits avec notre sûreté ». Le premier dossier, révélé par le Wall Street Journal mi-septembre, fait état de recherches menée par l’entreprise sur les effets de l’utilisation d’Instagram chez les adolescents.

Les études ont notamment montré que 32 % des adolescentes estimaient que l’utilisation d’Instagram leur avait donné une image plus négative. Le sujet a été abordé lors du passage mardi de Frances Haugen devant le Congrès. La lanceuse d’alerte y a exhorté le pouvoir en place à agir pour garantir la sécurité des plus jeunes, devant une assemblée conquise. « Frances Haugen a fait l’unanimité devant le Congrès, elle n’avait pas l’air d’une ancienne employée aigrie qui veut détruire Facebook », commente Nicole Bacharan*, historienne spécialiste des Etats-Unis, interrogée par 20 Minutes.

« Facebook est fragilisé par ces auditions lors desquelles elle critique leur méthode d’engagement des utilisateurs et leurs conséquences (désinformations sur les vaccins, haine en ligne, etc.) et sur le fait qu’ils sont au courant de l’aspect nuisible et qu’ils le cachent, d’où sa comparaison avec l’industrie du tabac », analyse-t-elle. Dans une interview accordée dimanche à CBS, Frances Haugen pointe aussi l’implication de Facebook dans l’assaut du Capitole par les militants pro-Trump le 6 janvier 2020.

Quel est le rapport entre l’algorithme de Facebook et l’assaut sur le Capitole ?

« Toute la question est de savoir à quel point Facebook est responsable », pointe Nicole Bacharan. « Selon ce que Frances Haugen a expliqué, les algorithmes amplifient la diffusion de contenus dont ils ont déterminé que ça peut intéresser des utilisateurs. » Dans une situation comme le projet d’assaut du Capitole, les militants pro-Trump et les utilisateurs intéressés par les thèses complotistes « ont ainsi reçu d’autant plus de contenus susceptibles » de les fédérer ou de les faire passer à l’acte.

Pourquoi l’usage d’Instagram par les adolescents se trouve-t-il au centre du débat ?

« Les ados sont influençables, ils sont mineurs et on ne peut pas leur imputer la responsabilité de se protéger eux-mêmes », souligne Nicole Bacharan. L’historienne rappelle que les Etats-Unis mettent souvent l’accent sur la responsabilité des parents, mais une vraie question se pose avec l’usage des réseaux sociaux. « L’un des sénateurs a raconté l’histoire de sa fille devenue anorexique à cause de l’image du corps sur Instagram », précise-t-elle.

Alors que Facebook a mis en pause son étude pour développer un Instagram des moins de 13 ans, la loi pourrait carrément l’interdire. Mais si les législateurs ont conscience des problèmes de harcèlement ou d’image liée aux réseaux sociaux, « Instagram reste le lieu de l' adolescence ».

Comment le Congrès américain peut-il agir pour rendre Instagram et Facebook plus sûrs pour ses utilisateurs ?

Durant l’audition, la lanceuse d’alerte ainsi que plusieurs sénateurs ont appelé Joe Biden et le Congrès à agir pour plus de contrôle. Nicole Bacharan se veut optimiste sur les suites de ce scandale : « Je pense que le Congrès peut faire bouger les choses. Même Facebook ne tient pas à échapper à des réformes. »

De nombreuses voix dans le groupe admettent d’ailleurs qu’il est nécessaire de faire évoluer les règles sur Internet. « Il y a un vrai consensus entre démocrates et républicains, le fait que des lois soient inévitables est acquis », insiste l’historienne. Elle pointe « l’évidence du danger que représentent les réseaux sociaux », leur caractère global « en termes d’informations sur la santé, la démocratie » et le fait que ces informations touchent des milliards de personnes.

En même temps, réguler Facebook, une firme américaine, pourrait laisser le champ libre au géant chinois Tik Tok, dans un contexte de guerre commerciale entre les deux pays. Il s’agit donc de réguler sans torpiller les intérêts américains.

*Nicole Bacharan est l’autrice de Les grands jours qui ont changé l’Amérique, co-écrit avec Dominique Simonnet, aux éditions Perrin.