Jusqu’où peut aller l’escalade diplomatique entre la France et l’Algérie ?

DIPLOMATIE L’Algérie a rappelé son ambassadeur en France et fermé son espace aérien aux avions militaires français après les propos très critiques d’Emmanuel Macron à l’égard de l’ancienne colonie française

Marie de Fournas et Rachel Garrat-Valcarcel
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Les tensions entre l'Algérie et la France sont montées d'un cran ces derniers jours après les propos d'Emmanuel Macron sur la politique intérieur du pays après son indépendance.
Les tensions entre l'Algérie et la France sont montées d'un cran ces derniers jours après les propos d'Emmanuel Macron sur la politique intérieur du pays après son indépendance. — GUIBBAUD-POOL/SIPA
  • Samedi, l’Algérie a rappelé son ambassadeur en France et fermé son espace aérien aux militaires français.
  • Ces sanctions interviennent après les révélations du « Monde » sur des propos particulièrement critiques d’Emmanuel Macron concernant la politique intérieure algérienne.
  • Une importante dégradation des relations entre les deux pays ne serait bénéfique pour aucun des deux gouvernements.

Alors que l’Algérie s’apprête à fêter le soixantième anniversaire de son indépendance, les tensions avec la France sont à leur maximum. Samedi, Alger a rappelé son ambassadeur en France pour « consultation » et fermé son espace aérien aux avions militaires français. Des décisions qui font suite à la publication d’un article du Monde rapportant des propos d’Emmanuel Macron particulièrement critiques à l’égard du gouvernement algérien.

Avant cela, l’Algérie avait déjà convoqué l’ambassadeur français à Alger après que la France a décidé de réduire le nombre de visas octroyés aux ressortissants algériens. L’escalade diplomatique peut-elle se poursuivre encore entre les deux nations ? 20 Minutes fait le point.

Que reproche l’Algérie à la France ?

Il y a tout d’abord eu cette histoire de visas. Reprochant à la Tunisie, au Maroc et à l’Algérie de ne pas accueillir leurs ressortissants lorsque ceux-ci sont refoulés de l’Hexagone, le gouvernement français a décidé il y a une semaine de durcir l’octroi des visas pour les personnes venant de ces trois pays du Maghreb. La question du nombre important d’Algériens qui traversent la frontière, n’est pas quelque chose qui enchante le pouvoir algérien « car cela reflète l’échec du projet économique et social du gouvernement », explique Hasni Abidi, directeur du centre d’étude de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) en Suisse. « Mais Alger reproche à la France de gérer en solo la question migratoire, sans consulter les autorités algériennes ».

Le ton est vraiment monté d’un cran coté algérien samedi après la publication d’un article dans Le Monde relayant des propos d’Emmanuel Macron. Lors de sa rencontre avec la troisième génération d’enfants de harkis, le président de la République aurait affirmé que l’Algérie, après son indépendance en 1962, s’était construite sur « une rente mémorielle », entretenue par « le système politico-militaire ». Le chef d’Etat aurait évoqué « une histoire officielle », selon lui, « totalement réécrite », qui « ne s’appuie pas sur des vérités » mais sur « un discours qui repose sur une haine de la France ». Enfin il aurait questionné l’existence d’une nation algérienne avant la colonisation française.

Les sanctions prises par l’Algérie sont-elles inquiétantes pour la France à ce stade ?

Dans l’affaire des visas, le gouvernement algérien a convoqué François Gouyette, l’ambassadeur de France à Alger, pour lui notifier « une protestation formelle ». Une décision qui n’a pas semblé affoler Paris. « Cela signifie que ça bouge, que le dialogue s’ouvre et qu’on va enfin pouvoir ouvrir cette question des laissez-passer consulaires », a même lancé, optimiste, Marlène Schiappa, interrogée sur BFMTV.

Concernant les décisions d’Alger samedi, c’est une autre histoire. « Un rappel d’ambassadeur, ce n’est pas une rupture de liens diplomatiques, mais une façon de signifier un désaccord », tempère Hasni Abidi. Le politologue estime en revanche, que fermer son espace aérien aux militaires français est « une décision plus lourde de conséquences » pour la France. « Cela entrave la stratégie française au Sahel et constitue un élément handicapant pour la politique étrangère de la France. »

Dans quel contexte les réactions algériennes s’inscrivent-elles ?

Pour comprendre la réaction du gouvernement algérien, il faut aussi la resituer dans le contexte géopolitique actuel. « L’Algérie a subi ces derniers temps de nombreuses provocations, analyse Ghribil Shams, politologue spécialiste du Maghreb. Il y a eu celles lancées par l’ambassadeur marocain auprès des Nations unies pour réclamer l’autonomie de la Kabylie. »

«A cela, vient s’ajouter la déclaration du ministre des affaires étrangères israélien, qui a clairement dit qu’à la demande du Maroc, Israël interviendrait militairement en Algérie. Enfin, la situation intérieure algérienne est aujourd’hui très difficile après la crise sanitaire et les incendies de masse dans le Nord du pays, dont certains ont été qualifiés de criminogènes. » Les derniers propos d’Emmanuel Macron constituent la goutte d’eau qui a fait sortir l’Algérie de son silence.

C’est aussi la fierté du gouvernement qui est touchée dans cette affaire. « Le président Abdelmadjid Tebboune a montré une certaine proximité avec Emmanuel Macron. Il tenait des propos élogieux à son égard notamment pour dire que c’était le seul président à être allé aussi loin dans le chantier mémorial entre les deux pays, souligne Hasni Abidi. Il y a donc une déception du côté de la présidence. Or, le gouvernement algérien est très sensible à son image. » Pour l’expert, ne pas réagir face aux propos du président français aurait été perçu comme un acte de faiblesse par son opinion publique.

Pourquoi le Maroc et la Tunisie sont-ils restés plus en retrait dans l’affaire des visas ?

Le Maroc a qualifié « d’injustifiée » la décision de la France. La Tunisie, en pleine crise politique, elle, n’a carrément pas réagi officiellement. Les relations de la France avec les deux autres pays du Maghreb ne sont pas toujours au beau fixe mais elles n’ont globalement rien à voir avec les difficultés diplomatiques – plus ou moins importantes, suivant le moment – avec l’Algérie. A Alger, la question de la relation de la France est toujours un enjeu de politique intérieure.

« La réaction algérienne est plus musclée que celle des pays voisins car le pays estime qu’il n’a aucun compte à rendre. L’Algérie dispose également de plusieurs leviers de pression. Le pays n’est donc pas dans l’attentisme ou la modération des pays voisins », argumente Hasni Abidi.

L’Algérie a-t-elle les moyens d’aller plus loin ?

Dans cette affaire, l’Algérie n’a pas encore joué toutes ses cartes. Parmi ses gros leviers de pression : ses exportations de gaz et de pétrole. « Un envenimement des relations entre les deux pays pourrait avoir un impact sur le renouvellement de certains accords économiques entre la France et l’Algérie. Cela serait fâcheux pour Paris, car Alger pourrait décider de réduire les importations françaises et la présence des entreprises françaises sur le sol algérien », assure Hasni Abidi. « Il ne faut pas non plus oublier la diaspora algérienne en France qui a le droit de vote et pourrait sanctionner certains partis lors des élections », ajoute Ghribil Shams.

Se dirige-t-on vers une escalade diplomatique ?

A priori non, selon Hasni Abidi qui estime tout de même que l’Algérie « ne peut pas non plus se priver d’un partenaire économique aussi important que la France ». Les deux pays devraient donc opter pour une accalmie. « Pas une amélioration, ni un retour à la situation avant cette crise, mais vers un gel des relations », estime l’expert.
En effet, il paraît peu probable qu’Alger revienne sur sa décision sans un geste fort de la part de Paris.

Cependant, « il paraît difficile pour le président Macron de revenir sur ses déclarations en pleine campagne électorale, juge le directeur du CERMAM. Un mea culpa de sa part serait dénoncé par les partis de droite, mais s’il continue d’alimenter cette tension, une partie de la population française pourrait aussi se dire que depuis qu’il est au pouvoir, il multiplie les conflits après la Turquie, le Mali, l’Australie ou les Etats-Unis ».