Egypte : « Le concept de fausses nouvelles est utilisé pour faire taire les voix critiques », analyse Katia Roux d'Amnesty International

INTERVIEW Patrick Zaki, un chercheur égyptien, doit être jugé à partir de ce mardi pour « diffusion de fausses nouvelles ». Katia Roux, d’Amnesty international France, revient pour « 20 Minutes » sur la situation dans le pays

Propos recueillis par Mathilde Cousin
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Manifestation en Italie, où étudiait Patrick Zaki, pour demander sa libération
Manifestation en Italie, où étudiait Patrick Zaki, pour demander sa libération — Matteo Nardone/Pacific Press/Shu/SIPA
  • Patrick Zaki, un chercheur égyptien qui étudiait en Italie, a été arrêté en février 2020 au Caire.
  • Il doit être jugé à partir ce mardi pour « diffusion de fausses nouvelles à l'intérieur et à l'extérieur du pays », selon l'ONG avec laquelle il collaborait.
  • En Egypte, plusieurs lois « donnent un pouvoir très fort aux autorités pour réprimer les voix indépendantes », analyse Katia Roux, d'Amnesty International.

Il doit être jugé ce mardi pour « diffusion de fausses nouvelles à l’intérieur et à l’extérieur du pays », selon l'ONG Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR). Patrick Zaki, un chercheur égyptien qui étudiait en Italie et collaborait avec cette association, est en prison depuis février 2020 en Egypte. Le régime du maréchal Al-Sissi lui reprocherait la parution d’un article sur le site Daraj consacré aux coptes égyptiens.

Patrick Zaki n’est pas le premier chercheur qui se voit reprocher la diffusion de « fausses nouvelles » dans le pays. Comment ce concept est-il défini ? Quels usages en font les autorités égyptiennes ? 20 Minutes fait le point sur la situation dans le pays avec Katia Roux, chargée de playdoyer à Amnesty International France.

Le chercheur Patrick Zaki a été arrêté en février 2020 au Caire.
Le chercheur Patrick Zaki a été arrêté en février 2020 au Caire. - Anonymous/AP/SIPA

Amnesty international alerte sur le cas de Patrick Zaki, mais dénonce également « la répression étatique » qui vise des « opposants présumés ». D'autres chercheurs ont-ils été déjà accusés de propager des fausses nouvelles ?

Assez récemment, il y a eu la condamnation d’un étudiant en master, Ahmed Samir Santawy, condamné par un tribunal à quatre ans de prison. Sa condamnation est uniquement basée sur des publications sur les réseaux sociaux qui critiquaient la situation dans les prisons égyptiennes et qui dénonçaient une mauvaise gestion de la pandémie par les autorités. Il a lui-même nié les avoir écrites mais il a quand même été sanctionné.

En 2018, l’Egypte a adopté de nouvelles lois réprimant la cybercriminalité et la diffusion de « fausses nouvelles ». Ces lois définissent-elles ce concept ?

Non, c’est précisément ça le problème. Aujourd’hui le concept de « fausses nouvelles » n’est pas défini mais il est utilisé pour faire taire les voix critiques. Le fait de criminaliser la diffusion d’informations en s’appuyant sur des concepts aussi vagues que les fausses informations, les fausses nouvelles, c’est complètement contraire au droit de la liberté d’expression qui est garanti par la constitution égyptienne mais aussi par le droit international.

Que permettent ces lois ?

Elles donnent un pouvoir très fort aux autorités égyptiennes pour réprimer les voix indépendantes. Depuis 2018, l’État égyptien peut bloquer des comptes sur les réseaux sociaux et poursuivre des journalistes ou d’autres personnes qui auraient publié des soi-disant fausses nouvelles. Ça permet aussi aux autorités de considérer toute personne qui a plus de 5.000 abonnés​ en ligne comme des médias et, à partir de là, de pouvoir les poursuivre pour publication de fausses nouvelles ou incitation à enfreindre la loi.

Ce seuil de 5.000 abonnés est facilement atteint…

Ça permet de vraiment cibler à peu près tout le monde. Une personne qui a plus de 5.000 abonnés et qui poste un tweet qui déplaît au gouvernement ou bien qui commente la pandémie et des manquements de la gestion de la crise sanitaire, pour prendre le contexte récent, tombe sous le coup de cette loi. 

Cela envoie aussi un signal. En dehors des personnes dont les droits sont violés, cela a un effet extrêmement dissuasif pour toutes les personnes qui seraient susceptibles de prendre la parole, de s’exprimer en ligne ou de descendre dans la rue. Quand on voit que, pour la moindre expression pacifique d’une opinion critique, on peut être à ce point persécuté, je comprends qu’on puisse y réfléchir à deux fois de prendre sa plume ou de poster son tweet. Il s’agit d’envoyer un message, d’avoir cet effet glaçant et dissuasif et d’empêcher toute critique d’émerger.