Départ d’Angela Merkel : De la Syrie à Berlin, le parcours de Carlos, symbole de l’ouverture de l’Allemagne aux demandeurs d’asile

AUF WIEDERSEHEN MERKEL (3/3) En 2015, alors que des milliers de Syriens cherchent à fuir leur pays en guerre, Angela Merkel prend la décision d'accueillir 1,5 million de réfugiés. Nous avons rencontré Carlos, arrivé en Allemagne en 2016 à l'âge de 25 ans

Marie De Fournas
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Carlos, 31 ans, Syrien, est arrivé en Allemagne en 2016.
Carlos, 31 ans, Syrien, est arrivé en Allemagne en 2016. — Marie de Fournas / 20 Minutes
  • A la tête de l’Allemagne depuis près de 16 ans, Angela Merkel quittera le pouvoir à l’issue des élections fédérales organisées dimanche 26 septembre.
  • L’une des décisions emblématiques de la chancelière reste, pour beaucoup d’Allemands, sa gestion de la crise des réfugiés en 2015 et sa décision, contre l’avis de son parti, d’ouvrir les frontières allemandes à plus de 1,5 million de demandeurs d’asile.
  • Dans le troisième et dernier volet de la série « Auf Wiedersehen Merkel », la rédaction de 20 Minutes est allée a rencontré l’un d’eux. Arrivé en 2016, Carlos vit aujourd’hui à Berlin où il travaille et poursuit ses études, des rêves allemands plein la tête, accompagnés de quelques déceptions.

De notre envoyée spéciale à Berlin

Sous ses bouclettes noires, Carlos a le regard rieur. Pourtant la vie, elle, ne lui a pas toujours souri. En 2016, âgé d’à peine 25 ans, le jeune Syrien est contraint de fuir son pays avec son petit frère pour échapper à la guerre. « Je vivais à Lattakia avec ma famille. Nous sommes chrétiens, d’où mon prénom qui ne sonne pas très arabe, raconte-t-il. J’avais fini l’université et j’étais obligé par le gouvernement de rejoindre l’armée. Certains de mes amis y étaient déjà morts, moi je ne voulais pas. »

A l’époque, cela fait déjà un an que la chancelière Angela Merkel, qui quittera le pouvoir après 16 ans à la tête du pays à l'issue des élections fédérales prévues dimanche, a pris la décision d’ouvrir les frontières de l’Allemagne aux réfugiés irakiens et syriens. Carlos décide qu’il y démarrera une nouvelle vie. « J’avais entendu autour de moi que c’était un pays stable où j’avais de bonnes chances de trouver un travail, surtout avec ma formation », explique le jeune homme, alors fraîchement diplômé d’un bachelor d’ingénieur en mécanique, robotique et électronique. « On m’a aussi dit que cela serait possible d’y faire un master. Et puis moi, ce qui m’intéresse c’est les voitures. L’Allemagne, pour l'ingénierie automobile, c’est réputé », ajoute-t-il.

« C’est la chose la plus dangereuse et effrayante que j’ai faite dans ma vie »

Mais si le pays européen ouvre grand ses frontières aux réfugiés, il n’affrète pas non plus des vols pour les sortir de Syrie. Carlos se rend d’abord en voiture à Beyrouth, au Liban, avant de prendre un avion jusqu’en Turquie. De là, il trouve un passeur pour traverser la Méditerranée. « C’est la chose la plus dangereuse et effrayante que j’ai faite dans ma vie », confie celui qui vient pourtant de quitter un pays en guerre. « On a passé sept heures sur ce bateau en pleine nuit, perdu au milieu de nulle part, sans GPS pour ne pas nous faire repérer par la police et, finalement, arriver au petit matin sur l’île de Samos en Grèce. » Direction ensuite la Macédoine, la Serbie, des trains, des cars, des taxis… Carlos se perd un peu dans les souvenirs de cet éprouvant périple de 16 jours jusqu’en Autriche puis, enfin, au sud de l’Allemagne.

« La police nous attendait à la gare. Ils nous ont gardés un jour pour vérifier notre identité, nos papiers, notre téléphone… Ça s’est très bien passé. » Carlos et son frère obtiennent rapidement un document les autorisant à rester trois mois sur le territoire. Ils doivent ensuite passer devant un tribunal pour obtenir le statut de réfugié pour trois ans. « Comme on était Syriens, avec les mesures prises par le gouvernement, on a eu l’autorisation tout de suite », assure Carlos, qui rejoint alors un autre de ses frères dans le nord du pays.

Des cours d’Allemand contre un logement gratuit et 400 euros par mois

En échange de ce droit de séjour, les deux frères doivent apprendre la langue de Goethe. L’équivalent allemand de Pôle emploi leur finance des cours du niveau débutant à pré-intermédiaire (A1 à B1). En parallèle, les réfugiés ont le droit, comme les Allemands, aux minima sociaux prévus par l’État : un logement gratuit et 400 euros par mois. « En revanche, tu es obligé d’aller aux cours toute la semaine, six heures par jour, sinon, ils te coupent l’aide. » Pas un souci pour Carlos qui en redemande et obtient de l’administration de poursuivre les cours jusqu’au niveau dit « autonome » (C1). « Je voulais mettre toutes les chances de mon côté pour trouver un bon boulot et aller à l’université allemande ». Carlos trouve un emploi d’ingénieur deux ans à peine après son arrivée. « J’ai répondu à une annonce sur une plateforme, j’ai passé l’entretien, ils m’ont pris à l’essai tout de suite. Au bout de six mois, ils m’ont même augmenté car ils étaient très satisfaits de moi ! »

Depuis deux ans, Carlos a posé ses valises à Berlin. Il y a, là encore, dégoté un emploi facilement et a surtout négocié de n’y travailler que trois jours par semaine. « Le reste du temps, j’étudie, car j’ai commencé un master d’ingénieur mécanique à l’université. C’est avant tout pour ça que je suis venu dans cette ville. » Son objectif à terme : développer des programmes pour des voitures électriques, travailler dur, monter sa propre entreprise et gagner davantage d’argent. « Ici, si tu payes tes taxes, tu es toujours le bienvenu ! Et si tu as de l’argent et l’envie de lancer ton entreprise, le gouvernement t’accorde le droit de rester toute ta vie ! » Mais Carlos n’aura a priori pas besoin de ça pour obtenir la nationalité allemande. Avec un travail, un niveau C1 en allemand et un séjour en Allemagne depuis près de six ans, toutes les conditions réunies pour obtenir le précieux sésame.

Allemand sauf pour les Allemands

Un travail, un logement, la nationalité, la langue… Vu de l’extérieur, Carlos est un jeune homme de 31 ans comme les autres. Mais pas pour tous les Allemands, visiblement. « Même après six ans, ce n’est pas facile de s’intégrer dans la société. » Si les subtilités de la langue à l’oral et un sens de l’humour légèrement différent ont pu constituer un frein au début, Carlos s’est heurté à d’autres barrières. « De ma propre expérience, la plupart des Allemands que j’ai rencontrés ne sont pas intéressés à l’idée de sympathiser avec des étrangers et de les intégrer à leur cercle. Ils t’aident sans problème si tu es dans le besoin, mais restent entre eux. Pourtant j’ai essayé, parce que moi je voulais connaître des Allemands. A mon travail par exemple, j’ai proposé des verres, des activités… Ils avaient toujours une excuse. »

Le jeune homme qui adore sortir dans les bars, goûter les spécialités du monde entier et rencontrer de nouvelles personnes, a finalement sociabilisé en pratiquant le kickboxing dans les parcs pendant le confinement. Aujourd’hui, il s’est fait une raison : il a quelques amis allemands, mais la plupart de ses proches ne sont pas des natifs du pays. Pas de quoi lui faire regretter son choix de vie pour autant. « Toute ma famille est ici, maintenant. J’ai mes amis, je parle la langue mieux que l’anglais. C’est ma maison. Je me vois y rester encore au moins cinq ou dix ans. »