Mort d’Abdelaziz Bouteflika : En Algérie, « la contestation s’est éteinte dans son aspect spectaculaire, mais elle continue partout »

INTERVIEW Abdelaziz Bouteflika n’avait donné aucun signe de vie depuis que le mouvement de contestation populaire du « Hirak » en 2019 et l’armée l’avaient contraint à la démission

Propos recueillis par Manon Aublanc
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Des supporters du Front de libération nationale algérien (FLN) devant le portrait d'Abdelaziz Bouteflika, le 9 septembre 2019 à Alger.
Des supporters du Front de libération nationale algérien (FLN) devant le portrait d'Abdelaziz Bouteflika, le 9 septembre 2019 à Alger. — RYAD KRAMDI / AFP
  • L’ancien président algérien, Abdelaziz Bouteflika, est décédé dans la nuit de vendredi à samedi.
  • L’homme de 84 ans avait été chassé du pouvoir en 2019 après des manifestations massives contre sa volonté de briguer un cinquième mandat, après 20 ans au pouvoir.
  • Sa candidature avait été perçue comme l’humiliation de trop par des millions d’Algériens, qui sont descendus dans la rue dans les grandes villes du pays à partir du 22 février 2019.

Chassé du pouvoir en 2019 après des manifestations massives contre sa volonté de briguer un nouveau mandat, l’ancien président algérien, Abdelaziz Bouteflika, est décédé dans la nuit de vendredi à samedi à l’âge de 84 ans.

Après 20 ans au pouvoir, sa chute était devenue inéluctable après des semaines de manifestations massives contre sa volonté de briguer un cinquième quinquennat. Deux ans après son retrait de la vie politique, où en est la situation politique en Algérie ?

Pour comprendre, 20 Minutes a interrogé Kader Abderrahim, directeur de recherche à l’IPSE (Institut Prospective & Sécurité en Europe), spécialiste du Maghreb et de l’islamisme, maître de conférences à Sciences Po Paris et auteur de deux livres Géopolitique du Maroc (2019) et Géopolitique de l’Algérie (2020), aux éditions Bibliomonde.

Où en est la situation en Algérie ?

L’Algérie est dans une situation de blocage politique, compte tenu des manifestations du Hirak. La population, qui descend dans la rue tous les vendredis depuis plus de deux ans, réclame le départ des hommes politiques qui incarnent ce système, c’est un rejet massif. C’est la première fois en Algérie qu’il y a une tentative pour parvenir à une transition négociée en douceur, sans passer par la violence.

Mais ce mouvement a été stoppé dans son élan par la pandémie de coronavirus. Aujourd’hui, il est mis entre parenthèses. Ceci étant, la contestation demeure quand même, elle s’exprime de manière moins spectaculaire, mais elle continue, elle est présente, les gens manifestent quand même dans les préfectures, pour réclamer des emplois, des logements, des routes. Il y a un panel de revendications qui n’ont jamais été prises en compte par les dirigeants. La population estime que ces revendications, c’est un minium que l’Etat n’a pas réussi à mettre en œuvre ces soixante dernières années, durant ces soixante ans d’indépendance.

Le nouveau président Abdelmadjid Tebboune est-il accepté ?

Non, il n’est pas accepté, il n’a pas la carrure politique pour s’imposer, il a été très mal élu, dans un contexte précisément où la population rejetait la manière dont les prétendues élections se déroulent en Algérie. Les Algériens n’ont pas accepté qu’une fois de plus, malgré la contestation, les tenants du régime ont continué à utiliser les mêmes méthodes pour parvenir aux mêmes résultats, à savoir une fracture très nette entre la population et ceux qui dirigent ce pays. Malgré les manifestations massives, où des millions d’Algériens sont descendus dans les rues pendant plus de deux ans, ça n’a pas abouti, mais ce n’est pas éteint.

De plus, Abdelmadjid Tebboune n’a pas une personnalité flamboyante, comme celle d’Abdelaziz Bouteflika qui était un diplomate chevronné, qui a contribué à hisser l’Algérie dans un rôle de premier plan, en tant que leader du tiers-mondisme naissant. C’est la première fois que l’Algérie a un président qui n’a pas connu ou fait la guerre d’Algérie. Il a été Premier ministre de Bouteflika en 2017, mais il a été violemment critiqué par le clan Bouteflika et il a été poussé à la démission au bout de trois mois.

Les manifestations pourraient-elles reprendre ?

C’est difficile à dire, car, pour le moment, elles restent interdites à cause l’épidémie. Le mouvement s’est éteint dans son aspect spectaculaire, mais il continue partout dans toutes les préfectures. Du fait que le régime a cassé les partis politiques, les associations, les syndicats, qui sont des médiateurs entre l’Etat et la société, la confrontation se fait aujourd’hui directement entre la population et l’Etat, sans intermédiaires, ce qui peut conduire à des dérapages que personne ne contrôlera.

Pourquoi les dernières législatives de juin ont été boudées par les Algériens ?

La présidentielle comme les législatives, ce ne sont pas des scrutins pour lesquels les Algériens se sentent concernés. Ces élections restent des petits arrangements politiques. En plus, l’abstention record ne donne aucune légitimité à ceux qui dirigent l’Algérie depuis soixante ans. Pour les Algériens, la légitimité n’est issue que des urnes.

Est-ce que la mort d’Abdelaziz Bouteflika va changer quelque chose à la situation en Algérie ?

La mort d’Abdelaziz Bouteflika ne changera rien. Il était forcé de se mettre en retrait de la vie politique en raison de sa maladie et de la contestation populaire, après sa candidature à un cinquième mandat. Mais il faut se dire que c’est quand même la disparition d’un homme qui incarne une génération de lutte pour l’indépendance, c’était l’un des derniers hommes de cette période, c’est un symbole.

Que peut-il se passer dans les prochains mois en Algérie ?

C’est difficile de faire des prévisions. Comme tous les pays où l’autoritarisme devient une norme, ça peut exploser à tout moment. Face à la population algérienne, il y a des institutions, comme l’armée, qui peuvent réprimer, qui vont continuer à protéger leurs intérêts pour rester au pouvoir. D’un côté, on sera surpris quand ça arrivera, mais de l’autre, il n’y a pas tellement de surprise sur ce qui va se produire. Il y a tellement de signaux qui montrent que ça peut arriver très vite. Ce mouvement, cette revendication est déjà inscrite dans l’histoire.

Où en sont les relations franco-algériennes ?

A titre personnel, j’ai été très surpris de l’interview d’Emmanuel Macron en décembre 2020 dans lequel il faisait quasiment une déclaration de bon sentiment à son homologue Tebboune, disant qu’il le soutiendrait, alors que c’est un homme qui n’a pas de légitimité, qui est le jouet de l’armée. Quelle est la finalité pour la France ? Quels sont les intérêts pour la France dans la mesure où on est face à un homme qui n’a pas les moyens d’agir sur le cours des événements ? Pour les Algériens, le message était clair : la France collabore avec le régime en place, alors qu’il n’a plus aucune légitimité. Ils savent qu’on ne peut plus compter sur la France pour parvenir à une transition en douceur, qui soit négociée, qui ne passe pas par la violence.