Crise des sous-marins : « Les Etats-Unis ne peuvent pas se passer d’une bonne relation avec la France »

INTERVIEW Selon le spécialiste des Etats-Unis Jean-Eric Branaa, la France n’a pas forcément intérêt à faire durer les hostilités trop longtemps envers Joe Biden

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel
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Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.
Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. — Raphael Lafargue-POOL/SIPA
  • Après l’annulation du contrat de 56 milliards d’euros de sous-marins entre la France et l’Australie, Paris n’a pas caché sa colère et sa frustration envers Washington, qui profitera finalement du contrat.
  • La France peut-elle néanmoins aller plus loin que quelques rodomontades de circonstance afin d’afficher son mécontentement ?
  • Pour le spécialiste des Etats-Unis Jean-Eric Branaa, interrogé par 20 Minutes, Paris n’y a pas forcément intérêt.

La France n’en est pas encore à renommer les hamburgers « sandwichs de la liberté » mais on a quand même rangé les petits fours. A la suite de l’annulation du « contrat du siècle » de 56 milliards d’euros de sous-marins par l’Australie, qui ira finalement se fournir auprès des  Etats-Unis, la France a annulé une réception qu’elle devait donner à la résidence de son ambassadeur à Washington, jeudi soir. Une mesure de rétorsion symbolique, car cette soirée devait célébrer l’aide apportée par la France aux insurgés américains pendant une bataille clé la guerre d’indépendance.

La « sanction » peut prêter à sourire mais la France, même en colère de voir ce juteux contrat lui passer sous le nez, a-t-elle vraiment les moyens d’aller plus loin pour marquer son mécontentement ? 20 Minutes a posé la question à Jean-Eric Branaa, spécialiste des Etats-Unis.

La France a parlé de « coup dans le dos » et a annulé une réception à l’ambassade de France. Etait-ce le minimum syndical pour un tel événement ?

C’est un coup de colère de la part du ministre des Affaires étrangères, qui s’est un peu emporté. On peut néanmoins comprendre cette réaction : c’est vrai que le contrat est important et que les enjeux sont multiples. Il y avait d’abord un enjeu stratégique sur la bonne manière d’agir dans la zone Pacifique. Là-dessus, Joe Biden a été assez clair en disant qu’il voulait le leadership. Sur la question de la zone Pacifique, il trouve les Européens un peu trop tempérés. Ce coup de colère de Jean-Yves Le Drian illustre la frustration de cette mise sur la touche.

La réaction du ministre est dirigée contre les Américains. Pourquoi ? Parce qu’il y a en jeu une compétition commerciale sur le plan militaire. C’est vrai qu’Américains et Français sont sur le même segment des armes de pointe. Sur ce plan, la colère des Français se comprend moins parce que la compétition fait partie du jeu. Même si le contrat était très avancé, ce ne sont pas les Américains qui l’annulent, ce sont les Australiens. C’est bien contre les Australiens que Jean-Yves Le Drian aurait dû réagir. Mais c’est un tout dans lequel on voit bien que Joe Biden ayant décidé de prendre le leadership sur le « Monde libre », donc il se heurte à un président français et à son gouvernement qui n’ont pas envie d’être des alliés soumis.

La France a-t-elle les moyens de le prendre mal ?

La France a toujours les moyens de le prendre mal. C’est la cinquième puissance mondiale, elle a un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, elle est une puissance nucléaire… On entend beaucoup de commentateurs qui disent depuis hier que nous sommes un nain, que nous ne comptons pas pour grand-chose. Non, bien sûr que nous comptons et que les Etats-Unis ne peuvent pas se passer d’une bonne relation avec la France. Il ne faut pas non plus exagérer bien sûr les choses dans l’autre sens : la France n’a pas intérêt à faire durer les hostilités trop longtemps car nous sommes des alliés. On est dans le coup de colère face à une frustration entre deux amis qui se disent des vérités, ça fait aussi partie de la diplomatie. Ce n’est pas plus grave et plus sérieux que cela.

Le Secrétaire d’Etat américain Antony Blinken a rappelé que la France était un allié vital dans la zone. Ce sont des formules de circonstance ou y a-t-il une volonté d’arrondir les angles ?

Oui parce que la France compte ! La question est de savoir à quel rôle et quelle place elle compte. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est qu’il y a une affaire de leadership et que Joe Biden ne compte pas s’embarrasser de leaderships supérieurs au sien. Il a toujours considéré, depuis la chute du mur de Berlin, que les Etats-Unis sont la première puissance mondiale, qu’ils ont donc une responsabilité vis-à-vis du monde à ce titre-là et qu’ils ne comptent pas se soumettre à d’autres autorités.

Ils consultent, mais ça s’arrête là. Pour ce qui est du militaire, rendons-nous compte quand même : le budget américain de la Défense est de 750 milliards de dollars, en augmentation de 4,5 % dans le dernier budget. C’est colossal ! A côté de ça, évidemment, la France ne compte pas pour grand-chose. Mais aucun pays ne compte pour grand-chose. Même la Chine n’a un budget militaire « que » d’environ 250 milliards de dollars, en progression de 2 % seulement par rapport à l’année dernière.

Joe Biden a-t-il du mépris pour l’Europe et la France ?

Absolument pas, c’est même tout le contraire. Toute la vie de Joe Biden a été tournée vers l’Europe, pour laquelle il a un grand attachement. Rappelons qu'il est originaire à la fois l’Irlande et de France. Celle-ci représente un symbole pour les Américains et pour Joe Biden en particulier. Je ne crois pas du tout qu’il y ait le moindre mépris pour la France.

Il y a l’idée qu’il y a une hiérarchie dans l’importance des dossiers et qu’en ce moment, la France n’est pas au sommet de la hiérarchie. On a été beaucoup trompés en France par une illusion sous Donald Trump qui, lui, pour le coup, ne faisait aucune hiérarchie réelle en diplomatie. Il avait invité le président français avec les honneurs, après avoir été lui-même reçu avec les honneurs en France. On avait l’impression d’être la puissance, soudainement, la plus importante aux yeux des Américains, alors que ce n'est pas le cas.