Pourquoi l'Australie a torpillé le méga-contrat de sous-marins avec la France

GEOPOLITIQUE L’Australie n’achètera finalement pas pour 56 milliards d’euros de sous-marins à la France comme prévu, mais ce n’est presque qu’un détail dans les enjeux stratégiques du Pacifique

Rachel Garrat-Valcarcel
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Pourquoi l'Australie n'achètera pas les douze sous-marins à la France ? — 20 Minutes
  • L’Australie a rompu le contrat passé avec la France en 2016 portant sur la construction de douze sous-marins pour 56 milliards d’euros.
  • Car Canberra a décidé de se tourner vers les Etats-Unis et le Royaume-Uni, dans le cadre d’un pacte de sécurité plus global dans le Pacifique.
  • La Chine voit rouge et elle a raison : c’est contre elle que ce pacte se forme.

Pour qu’un ministre des Affaires étrangères français parle d’un « coup de couteau dans le dos » venant des Etats-Unis il faut vraiment que le dossier soit énorme. Il l’est :  l’Australie vient de rompre un contrat pour la construction de sous-marins avec la France s’élevant à 56 milliards d’euros. Canberra va finalement aller s’équiper avec les Etats-Unis et du Royaume-Uni. Comme toujours dans les affaires d’armement, l’enjeu dépasse de loin le contrat lui-même. 20 Minutes vous explique ce coup de Trafalgar dans le Pacifique.

C’était quoi le « contrat du siècle » que la France vient de perdre ?

La France, via Naval Groupe, devait fournir douze sous-marins d’attaque à propulsion classique à l’Australie. Une commande considérable à 56 milliards d’euros… Ce contrat, conclu en 2016, était le plus gros contrat d’armement passé par un industriel français et par l’Australie. Le but ? Assurer la présence de l’Australie dans le Pacifique, objet de luttes géopolitiques importantes comme en mer de Chine du sud, ou entre Pékin et Washington.

Cette dernière avait d’ailleurs donné sa bénédiction au contrat franco-australien de 2016. L’AFP rappelle que l’industriel américain Lockheed Martin devait fournir le système de combat des futurs bâtiments. Contrairement aux sous-marins lanceurs d’engins dont dispose la France (dont le seul but est d’assurer la réalité de la dissuasion nucléaire), les sous-marins d’attaque réalisent des missions militaires actives (attaques de navires ennemis…) ou d’espionnage.

Quel est le nouveau contrat de l’Australie ?

On ne connaît pas encore précisément combien de sous-marins seront livrés à l’Australie ni à combien s’élèvera le contrat. Une chose est certaine : ce sera plus cher. Car Canberra achète cette fois des sous-marins à propulsion (pas à armement) nucléaire. Ceux-ci peuvent rester plus longtemps sous l’eau et sont moins facilement repérables, soit la première qualité de bâtiments submersibles. Ce qui frappe c’est surtout que ce contrat vient avec un nouveau pacte de sécurité entre l’Australie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Il est nommé Aukus, comme « Australia, United Kingdom, United States ».

D’une certaine manière, l’Australie s’achète un accès à la puissance de feu de l’armée américaine. Et, au de-là du coût qui s’annonce exorbitant des sous-marins, ça ne sera pas gratuit. Michael Sullivan, expert en relations internationales à l’université Flinders, explique à l’AFP que ce pacte pourrait permettre « le déploiement d’armes stratégiques à longue portée américaines, notamment des missiles et des bombardiers furtifs, en Australie ». Des forces américaines pourraient aussi arriver dans le nord de l’île, notamment depuis les bases d’Okinawa et de Guam, « de plus en plus vulnérables aux attaques militaires chinoises ».

Ça change quoi au niveau stratégique dans la région ?

Car c’est la Chine qui est dans le viseur d’Aukus. Depuis des années, Pékin essaye d’augmenter son influence dans la zone Pacifique. Il y a bien sûr Taïwan, que la Chine n’a pas renoncé à récupérer, mais aussi la mer de Chine du sud, une route commerciale clé. Dans le secteur, Pékin conteste la souveraineté de tous les pays riverains en revendiquant le moindre atoll. La Chine a les moyens : elle dispose de 360 navires contre 297 pour toute la flotte américaine. En conséquence, tout le monde s’équipe dans la région, dont l’Australie. Pour Washington et Joe Biden, cette initiative est dans la suite logique de la confrontation stratégique entretenue avec la Chine.

Elle n’est pas nouvelle, rappelle à 20 Minutes le chercheur associé l’Iris Jean-Vincent Brisset : « Il y avait eu le ''pivot Pacifique'' d’Obama, qui était resté dans les discours, il y avait eu les initiatives bilatérales de Trump, mais trop brutales. Cette fois Biden est brutal mais cherche à impliquer d’autres pays. » S’il ne fait pas de pronostics, il juge l’initiative américaine cette fois plus solide. Elle n’est néanmoins pas sans risque. Pékin a bien sûr qualifié l’initiative « d’irresponsable », mais elle peut aussi troubler d’autres alliés plus mineurs des Etats-Unis ou de l’Australie. Comme la Nouvelle-Zélande qui interdit les navires à propulsion nucléaire dans ses eaux « et ne veut pas non plus des futurs sous-marins de son voisin », note Jean-Vincent Brisset.

Quelles conséquences pour la France ?

Il y a d’abord des conséquences économiques : 56 milliards, ce n’est pas rien, quand bien même l’Australie va devoir payer des centaines de millions d’euros pour la rupture du contrat. 650 personnes travaillent en France sur le dossier mais les conséquences devraient être limitées. Canberra avait en effet obtenu que les bâtiments soient construits en Australie majoritairement par une sous-traitance locale. Les conséquences stratégiques pourraient être plus lourdes, quoique pour le moment aussi plus floues. Londres et Washington ayant pris soin de signaler que la France avait toute sa place dans la région.

Depuis quelques années, Paris a affirmé qu’elle voulait s’impliquer en mer de Chine du sud. « Il y a eu un frémissement, note Jean-Vincent Brisset. Mais pour le moment les colloques sur l’implication de la France dans la zone indo-pacifique sont restés des colloques. » D’autres pays d’Europe se sont impliqués, et même l’Allemagne qui, échaudée par l’attitude de la Chine sur la question du Covid-19, a envoyé une frégate dans le secteur. Le chercheur reste prudent mais se demande si Aukus n’a pas fini de « torpiller les initiatives de l’Union européenne dans la région ».