«Ce n'est pas une gaffe, mais la croisade de Benoît XVI pour un nouvel ordre mondial»

INTERVIEW Choqué par les propos de Benoît XVI, Christian Terras, directeur de la revue catholique critique «Golias», voit bien plus qu’un simple dérapage...

Recueilli par Mathieu Grégoire

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L'entourage du pape Benoît XVI, en visite à Yaoundé, tentait mercredi de calmer la polémique déclenchée par les déclarations mardi du souverain pontife sur le préservatif et qui éclipse la portée de son premier voyage sur le continent noir.
L'entourage du pape Benoît XVI, en visite à Yaoundé, tentait mercredi de calmer la polémique déclenchée par les déclarations mardi du souverain pontife sur le préservatif et qui éclipse la portée de son premier voyage sur le continent noir. — Christophe Simon AFP

Le Pape s’est engoncé dans une nouvelle polémique. Christian Terras, catholique de 56 ans qui avait notamment dénoncé l'affaire des prêtres pédophiles en Suisse, est le poil à gratter du Vatican depuis maintenant 15 ans. Le directeur de la revue progressiste «Golias» explique à 20minutes.fr ce qui sous-tend, selon lui, les propos de Benoît XVI.

Que pensez-vous des propos de Benoît XVI dans l’avion pour le Cameroun?
Il a d’abord répété l’idéal de l’Eglise: «le problème du Sida ne peut pas être réglé avec la distribution du préservatif.» Là, il est dans son job. Mais ce qui est gravissime, c’est la suite, quand il met en doute l’utilité et l’efficacité du préservatif dans la lutte contre le Sida. C’est un procès d’intention. Son prédécesseur Jean-Paul II, très ferme sur cette question, ne s’était jamais permis d’aller jusqu’à cette extrémité-là. Il évoquait l’abstinence, la fidélité... Benoît XVI est, lui, sorti de son rôle, en donnant des considérations techniques, scientifiques. Cela dépasse l’entendement, il est allé au bout du bout.

Ce dérapage sur le préservatif vous surprend-il?
Benoît XVI propose un idéal sectaire et totalitaire si l’on met en parallèle cette morale catholique en tant que telle et la situation africaine. Ce n’est malheureusement pas nouveau. L’an dernier, les ONG humanitaires catholiques ont été réunies à Rome. Le Vatican voulait peser contre les campagnes qui font du préservatif un passage obligé. Il faut lire cette volonté dans le sens du message de Benoît XVI dans l’avion. Il ne veut pas tomber dans la mécanisation éthique du préservatif.

En arrivant au Cameroun, il a valorisé le travail des catholiques sur place, en première ligne contre la pandémie...
Oui, mais c’est de la pure abstraction. Il prône le réveil spirituel et humain, la solidarité envers les plus souffrants. Et d’un autre côté, il explique que le préservatif aggrave le problème! C’est profondément criminel, et je pèse mes mots.

Est-ce une gaffe? On l’a vu récemment exprimer des regrets sur l’affaire Williamson...
Cela commence à bien faire, depuis quatre ans, il y a une accumulation de gaffes. Sur les musulmans à Ratisbonne, sur les Nazis à Auschwitz, une «bande de criminels», sur les peuples d’Amérique du Sud qui n’auraient pas été évangélisés de manière violente... Puis la levée des excommunications des Lefebvristes, en janvier dernier, dont le négationniste Williamson, et enfin l'excommunication par un prélat brésilien d'une mère qui a fait avorter sa fille de 9 ans, violée par son beau-père et enceinte de lui, qu’il a approuvé...

Ce ne sont pas seulement des gaffes, selon vous?
C’est plus un signe. Ce pape à une lecture de l’histoire et du monde complètement fausse. Et il agit dans le cadre d’une stratégie concertée. Il est en croisade pour un nouvel ordre mondial, une lutte contre l’avortement, l’homosexualité... En avril, il faudra surveiller attentivement la position de l’Eglise lors de la conférence de Genève de l’ONU sur le racisme (plus connue sous le nom de «Durban II», ndlr). Le Vatican, au même titre que nombre de pays arabes, lutte contre la définition d’une orientation sexuelle, qui placerait l’hétérosexualité et l’homosexualité sur le même plan.

Le préservatif n’est qu’un prétexte?
Il y a autre chose derrière l’irresponsabilité de cette déclaration. Une croisade contre ce que Benoît XVI appelle le relativisme, une stratégie concertée contre le monde moderne et ses évolutions en matière de famille, de bioéthique, de santé (le débat sur l’euthanasie). C’est une stratégie suicidaire, je pense qu’il est dangereux.

Quelle est la portée de cette déclaration?
Il fait fuir les gens, il discrédite le message de l’Eglise. Par rapport aux citoyens, aux gouvernements, aux institutions internationales comme l’OMS, par rapport au monde scientifique. Regardez le Quai d’Orsay, qui fait part de sa «vive inquiétude»... La France qui prend position sur les propos d’un pape, c’est rarissime, cela ne s’est jamais produit par exemple avec Jean-Paul II, même au moment de ces déclarations en Ouganda. Et la ministre belge de la Santé qui intervient... Toutes les réactions sur les propos du pape montre qu’on n’est pas dans l’exagération et la caricature.

Sur la contraception, l’encyclique Humanae Vitae de juillet 1968 prévaut-elle toujours?
C’est une fracture, le Mai-1968 de l’Eglise. Nombre de couples se sont désolidarisés. Or, Benoît XVI n’a de cesse de remonter le temps, d’instrumentaliser la tradition chrétienne, la loi naturelle et Saint Thomas d’Aquin par exemple. Depuis plusieurs décennies, les médecins chrétiens avaient commencé à faire bouger les lignes sur le préservatif. Un certain nombre d’évêques avaient fait montre de pragmatisme: si le préservatif peut permettre de sauver des vies, bon... Mais Josef Ratzinger, lorsqu’il était préfet de la congrégation et garant de l’orthodoxie romaine, avait mis à mal ce travail progressiste, en faisant condamner 1.000 théologiens, dont 200 théologiens moralistes selon mes recherches. L’Eglise a laminé toute la pensée théologique qui travaillait sur une nouvelle morale catholique moderne et adaptée, en prenant en compte les progrès de la science, de l’anthropologie, le statut de la femme.

Benoît XVI, malgré l’espoir qu’il a suscité, est resté le Ratzinger orthodoxe?
Il est toujours sur cette ligne doctrinaire, intransigeante, cette reconquista. C’est du catholicisme pur et dur, identitaire. Point de salut en dehors de l’Eglise. La levée de l’excommunication des Lefebvristes, dont Williamson, va dans ce sens. Le pape n’est pas négationniste. Mais il cautionne ces propos car, pour lui, toutes les forces pures et dures doivent être appelées à la droite du pape. On sait maintenant de quel côté il dirige la barque de Pierre.