A Phnom Penh, 86 % des habitants sont raccordés au réseau potable

REPORTAGE Les petites maisons, faites de tôle et de bois, s'étirent le long d'une route poussiéreuse. Dans ce bidonville de Phnom Penh, la capitale du Cambodge, les vaches empruntent le même chemin de terre que les camions et les mobylettes.

Envoyée spéciale au Cambodge, Faustine Vincent

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C'est ici que vit Non Seum, 70 ans. L'homme a vu sa vie changer le 8 juillet 2008. « Ce jour-là, on m'a installé l'eau potable dans la maison », explique-t-il. Une révolution. « Avant, la vie était difficile. J'allais chercher de l'eau à la pompe, à 300 m d'ici, raconte-t-il. Je devais louer une charrette pour ramener 200 l, et y retourner tous les deux jours » pour à peine subvenir aux besoins des 15 membres de sa famille. Le transport avait un coût : 1 000 riels (0,25 dollar) par charrette, un budget important pour cet ancien taxi-moto aujourd'hui retraité. « Maintenant, je paie moins cher (550 riels par m3), j'ai accès à l'eau 24 heures/24, et mes petits-enfants sont moins malades qu'avant. » En tout, 1 000 branchements ont été effectués dans cette communauté de 1 500 familles, installées illégalement sur un bout de terrain. Non Seum n'est pas le seul à bénéficier du réseau. Alors que seule 20 % de la population de Phnom Penh avait accès à l'eau potable au début des années 1990, 86 % des habitants en profitent aujourd'hui.

Ce succès repose beaucoup sur le charismatique directeur général de la régie des eaux de la ville, PPWSA (Phnom Penh Water Supplies Authority), Ek Sonn Shann nommé en 1993. Le rêve de cet ancien cyclo-pousse était d'en faire la meilleure au monde. C'est presque chose faite, puisque la régie se classe deuxième à l'échelle mondiale, après celle de Singapour. « En 1993, il y avait 70 % de taux de perte en eau. Aujourd'hui, elle est de 6 % », s'enorgueillit Sim Khenglin, le directeur commercial. A titre de comparaison, celui de la France est de 10 à 15 %. La régie a pu rénover et développer le réseau grâce à l'appui des bailleurs de fonds, dont l'Agence française de développement (AFD) et la Banque mondiale. Elle revient de loin. « En 1979, à la chute du régime des Khmers rouges, le réseau était complètement démoli, le taux de fuite monstrueux, l'eau très chère, et le taux d'habitants raccordés infime », rappelle Eric Beugnot, directeur de l'AFD à Phnom Penh. Aujourd'hui, PPWSA, qui pompe et retraite l'eau du Mékong, de bonne qualité, alimente plus de 1 million de personnes. Pour parvenir à ce résultat, Ek Sonn Shann, présent au Forum de l'eau à Istanbul, a dû faire preuve de patience et de sang-froid. « Au début, j'ai eu beaucoup de menaces de mort », se souvient-il. Certaines personnalités politiques et des anciens dirigeants de la régie, sommés de montrer l'exemple en payant leurs factures d'eau - ce qu'elles s'abstenaient de faire jusqu'alors - ont voulu sa tête. Les tensions ont duré jusqu'en 1996.

Ek Sonn Shann s'est ensuite attelé à la population. « On a encouragé les gens à dénoncer ceux qui font des branchements illégaux. » Une politique ferme mais efficace. « J'ai connu la régie (fondée en 1895) quand seulement 7 % de ce qu'elle produisait était payé, raconte Paul Galzin, directeur de projet pour l'extension du réseau. Aujourd'hui, c'est l'inverse. C'est un progrès extraordinaire et atypique. » PPSWA, sous tutelle du ministère de l'industrie mais autonome financièrement, est aujourd'hui sollicitée pour reproduire le système ailleurs. Reste un bémol : bien que l'eau soit d'excellente qualité, seule la moitié des habitants de Phnom Penh boivent directement l'eau du robinet. « Les citernes où l'eau est stockée, au-dessus des immeubles, sont des nids à germes, tout comme les tuyaux qu'utilisent les habitants, en PVC de mauvaise qualité, explique Paul Galzin. Et puis, les gens ont l'habitude de la faire bouillir. » Des problèmes face auxquels la régie est, cette fois, impuissante.