Maroc : Défait lors des législatives, le parti islamiste a « joué le rôle d’un bouc émissaire consentant »

INTERVIEW Pour Mounia Bennani-Chraïbi, sociologue du politique à l’IEP de l’université de Lausanne, le PJD paye aussi les politiques néolibérales qu’il a dû appliquer

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel
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Le premier ministre sortant battu lors des élections de mercredi, Saad-Eddine El Othmani.
Le premier ministre sortant battu lors des élections de mercredi, Saad-Eddine El Othmani. — AFP
  • Le PJD, le parti islamiste marocain, a connu une cinglante défaite mercredi aux élections législatives, au profit de formations jugées plus proches du roi.
  • Pour 20 Minutes, Mounia Bennani-Chraïbi, sociologue du politique à l’IEP de l’université de Lausanne, analyse les résultats de ce scrutin.
  • Le PJD « a joué le rôle qui lui a été assigné dans un pays autoritaire comme le Maroc : celui du bouc émissaire consentant », estime-t-elle.

Il n’est pas si fréquent qu’un parti à la tête d’un gouvernement passe, d’une élection à l’autre, de 125 députés à seulement 12. C’est ce qui vient d’arriver au parti islamiste marocain lors des élections législatives qui ont eu lieu dans le royaume mercredi. Le Parti de la justice et du développement (PJD), qui rassemble des islamistes modérés à la tête du gouvernement depuis dix ans, s’est fait damer le pion par plusieurs partis plus libéraux, le Rassemblement national des indépendants (RNI) et le Parti Authenticité et Modernité (PAM), jugés plus proches du roi, Mohammed VI.

Pour comprendre le résultat de ce scrutin, 20 Minutes a interrogé Mounia Bennani-Chraïbi, sociologue du politique à l’IEP de l’université de Lausanne.

Qu’est-ce qui explique la déroute du PJD après dix ans à la tête du gouvernement marocain ?

On s’attendait à une claque pour le PJD, mais pas à ce point. L’ampleur de la défaite est une surprise. Le PJD a représenté de grandes espérances aux yeux d’un large électorat, y compris chez des gens qui n’ont rien d’islamiste et qui espéraient qu’un parti intègre puisse apporter du changement, lutter contre la corruption et contre le despotisme, comme cela était revendiqué en 2011 par le Mouvement du 20 Février. En définitive, le PJD a joué le rôle qui lui a été assigné dans un pays autoritaire comme le Maroc : celui du bouc émissaire consentant. C’est un fusible, parce que dans les faits, on est dans un système où le monarque règne et gouverne, où tous les participants, l’écrasante majorité des partis politiques, concèdent que les grandes orientations stratégiques relèvent des prérogatives royales.

De plus, le PJD s’est retrouvé dans une grande coalition hétéroclite, et le parti paye pour des politiques néolibérales impulsées de longue date. D’ailleurs, quand l’USFP, l’Union socialiste des forces populaires, longtemps à la tête de l’opposition, a pris la tête du gouvernement en 1998, c’était déjà pour appliquer le programme du FMI et de la Banque mondiale. Il fallait un parti populaire pour passer des mesures impopulaires. Là, c’est le PJD qui a joué ce rôle-là, lorsqu’il a fallu démanteler le système de subvention de prix, s’attaquer aux retraites, remplacer les recrutements dans la fonction publique par des contractuels.

Enfin, il ne faut pas oublier un point extrêmement important : la normalisation des relations avec Israël. C’était l’une des plus grosses couleuvres qu’on pouvait faire passer à un parti comme celui-là. Même si c’est une décision qui relève des prérogatives royales, ça ne pouvait pas lui être pardonné par le cœur de son électorat, et même par une partie de ses militants.

Des partis réputés proches du roi ont remporté les élections mercredi. Faut-il y voir un satisfecit de la population envers Mohamed VI ?

Le vote pour le PAM ou pour le RNI recouvre des positions très variables. Et on ne peut pas vraiment parler de satisfecit. Certains misent sur des « technocrates » qui étaient d’ailleurs déjà aux commandes. D’autres placent leurs espoirs dans un parti qui semble avoir les faveurs du palais. En effet, avant les élections, des notables accordent leur appui au plus offrant et tendent à prendre l’étiquette du parti qui leur semble avoir le plus de chances d’occuper d’importantes positions au sein du gouvernement. Ce qui les intéresse, c’est d’avoir des gens à Rabat qui peuvent jouer le rôle d’intermédiaire ou redistribuer les ressources rares.

Du point de vue français, la victoire de partis islamistes est souvent vue comme un point de non-retour. Cette défaite doit-elle être jugée à cette aune ?

Il faut relativiser : on ne peut pas vraiment dire que le PJD était un « parti islamiste au pouvoir ». Au Maroc, c’est le roi qui règne et gouverne. Il y a une marge de manœuvre réduite pour le gouvernement. Ensuite, on ne peut pas vraiment parler de victoire ou de défaite des islamistes, même si c’est comme ça qu’on va le mettre en scène.

On est face à la défaite d’un parti qui avait des bases militantes et qui avait suscité des espérances au-delà de ses bases. Pour ces gens-là, le PJD n’aurait été qu’un parti comme les autres : la corruption, le chômage et la pauvreté sont toujours là, il y a toujours de très gros problèmes dans les secteurs de la santé, de l’enseignement, la vie est plus chère, et des acquis sociaux ont été perdus. La sanction du PJD est à la mesure des espérances qui ont été placées dans ce parti.

Mais le fait que seuls 35 % des personnes en âge de voter se sont déplacées vers les urnes montre aussi qu’il y a une sanction de toute la classe politique.