Attentats du 11-Septembre : Les théories du complot sont « passées de mode », observe le chercheur Julien Giry

INTERVIEW Vingt ans après les attentats, les « vérités alternatives » sur l'attaque du World Trade Center ont cessé de mobiliser autant qu'il y a quelques années, analyse Julien Giry, auteur d'une thèse sur le conspirationnisme

Propos recueillis par Mathilde Cousin
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La dévastation à Manhattan, après l'attentat contre les tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001.
La dévastation à Manhattan, après l'attentat contre les tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001. — KANTER/SIPA
  • Que reste-t-il des théories du complot qui ont agité le Web et les débats publics dans le monde entier après les attentats qui ont visé le World Trade Center et le Pentagone le 11 septembre 2001 ?
  • Alors que plusieurs types de théories complotistes se sont développées dans les années qui ont suivi les attentats, celles-ci sont presque « passées de mode », constate pour 20 Minutes Julien Giry, chercheur en sciences politiques à l'université de Tours.

On discute toujours, dans certains recoins du Web, de films ou de séries qui auraient « prédit » ou « annoncé » les attentats qui ont frappé le sol américain le 11 septembre 2001. Dans un épisode des Simpson de 1997, Bart brandit un tract avec les tours du World Trade Center. Certains y lisent « 9/11 », la date du 11 septembre en anglais américain. D’autres voient des signes des attaques dans Retour vers le futur (1985) ou Matrix (1999).

Ces discussions au sujet de « vérités alternatives » sur le déroulé de cette journée semblent pourtant s’essouffler. La pandémie de Covid-19, ses origines toujours incertaines, et d’autres attentats ou événements tragiques ont depuis, occupé le temps et l’attention de ceux qui pensent que la vérité est ailleurs.

Alors que les Etats-Unis et le monde se souviennent, vingt ans après, de ces attentats, 20 Minutes a demandé à Julien Giry, chercheur en sciences politiques à l’université de Tours et auteur d’une thèse sur « le conspirationnisme dans la culture politique et populaire aux États-Unis », comment les théories du complot ont évolué en deux décennies.

Julien Giry est chercheur en sciences politiques à l'université de Tours.

L’intérêt des personnes conspirationnistes pour les films hollywoodiens a commencé à émerger en ligne autour de 2010, quelques années après les attentats. Est-ce symptomatique, selon vous, d’une évolution des théories du complot autour du 11-Septembre ?

Pour être très schématique, il y a trois moments dans la structuration de ces théories. Le premier, de 2001 à 2003, est vraiment le moment où les théories du complot autour du 11-Septembre viennent de la droite religieuse américaine aux États-Unis : les attentats sont une punition divine, la société américaine part dans tous les sens, la perversion est partout… ce sont tous les discours réactionnaires habituels.

C’est vraiment en 2005-2006 que d’autres théories se mettent en place. Pourquoi ? Parce que c’est en 2004 et 2005 que sortent les deux rapports sur les attentats, le rapport de la commission d’enquête du 11-Septembre et le rapport technique. Tout un tas de gens vont se jeter sur ces rapports qui sont volumineux, ils vont les déchiffrer, les décortiquer et ils vont essayer d’en contester certains points, en disant, par exemple, que ce qui est écrit à telle page ne fonctionne pas avec ce qui est écrit à telle page, ou bien en disant qu’il y a des contradictions, des coïncidences ou des manques à d’autres endroits, etc.

Qu’il y ait une zone d’ombre, quelque chose que l’on ne sait pas, c’est tout à fait normal dans un tel attentat. C’est à partir du décorticage de ces documents officiels que vont se créer des vérités alternatives, comme l’affirmation selon laquelle il n’est pas possible que l’acier a pu fondre à cette température. À ce moment-là on est vraiment sur des considérations d’ordre technique et d’ordre politique. 

Quelles sont ces considérations ?

Si on schématise, il y a deux grands types de théories qui s’affrontent : les Américains savaient et ils ont laissé faire pour pouvoir passer le Patriot Act [une loi antiterroriste], pour pouvoir envahir l’Irak, pour s’approprier les richesses du pays, etc. La deuxième théorie est peut-être encore plus radicale : les Américains ont planifié les attentats eux-mêmes pour à peu près les mêmes raisons.

En quoi consiste le troisième temps ?

C’est celui de la diversification et de l’approfondissement de ces théories dans des dimensions un peu plus secondaires. Ce troisième temps est fondamentalement la continuité du deuxième. Des individus se spécialisent dans des éléments d’enquête différents [comme la recherche de signes dans des films ou des séries qui auraient annoncé les attentats].

On peut aussi parler d’un quatrième temps, après 2015-2016, où, finalement, l’intérêt pour les théories du complot autour du 11 septembre disparaît quasiment.

Y a-t-il encore, aujourd’hui, des personnes qui s’investissent sur ces thématiques ?

Si vous êtes un conspirationniste pur et dur et que votre vision du monde est celle d’un grand complot, partout et tout le temps, pour vous, il est évident que le 11-Septembre est un complot, il n’y a même pas besoin d’en discuter. En revanche, pour ceux qui s’étaient engagés dans ces communautés type 9/11Truth Movement [Mouvement pour la vérité sur le 11-Septembre], c’est complètement passé de mode.

Par exemple, quelqu’un comme Dylan Avery, qui avait en 2005 fait le film Loose Change [«Petite monnaie » en français], le premier blockbuster Internet, a complètement laissé tomber. Il est passé à autre chose, ça ne l’intéresse plus. De toute façon, il n’y croyait pas vraiment, cela l’avait amusé, il le dit lui-même sans problème. Quelque part, c’est un combat d’une autre génération.

Dans le champ conspirationniste, il y a aussi des modes. Depuis, il y a eu des événements, la pandémie mais également d’autres avant qui ont renouvelé une certaine génération. L’attentat de Boston ou la tuerie de Sandy Hook ont été un mouvement important dans le conspirationnisme aux États-Unis. En France, il y a eu l’attentat contre Charlie-Hebdo. D’autres thématiques se sont imposées. Aujourd’hui, on voit arriver des gens de 25-30 ans qui étaient enfants au moment du 11 septembre, ils sont sur d’autres thématiques : le «grand remplacement», l’immigration… Ils sont dans des modalités d’expression totalement différentes, par exemple la culture du clash sur YouTube.