Procès Theranos : Comment Elizabeth Holmes, présentée comme la prochaine Steve Jobs, a trompé tout le monde

SILICON VALLEY Celle qui promettait de révolutionner les analyses médicales avec une seule goutte de sang est jugée pour fraude et association de malfaiteurs, et risque jusqu'à vingt ans de réclusion

Philippe Berry
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L'ancien patronne de Theranos, Elizabeth Holmes, en 2021 et en 2015.
L'ancien patronne de Theranos, Elizabeth Holmes, en 2021 et en 2015. — Sipa

De notre correspondant en Californie,

Bill Clinton l’a présentée comme une prodige. Joe Biden comme une visionnaire. Elle a fait la une de Forbes, Business Week et Fortune. Les comparaisons avec Steve Jobs ont fusé, et Elizabeth Holmes fut l’une des plus jeunes « self made » milliardaires – en papier – de la Silicon Valley. Jusqu’à ce que tout s’écroule, quand deux lanceurs d’alerte et le Wall Street Journal révèlent, en 2015, que les machines soi-disant révolutionnaires de Theranos n’ont jamais fonctionné.

Alors que les plaidoiries de son procès s’ouvrent mercredi à San Jose, Elizabeth Holmes fait face à son plus grand défi : tenter convaincre le jury qu’elle n’a jamais eu l’intention de tromper les investisseurs, qui ont injecté 700 millions de dollars dans la start-up. Quitte à se défausser sur son ancien bras droit – et ex-amant – que ses avocats présentent comme un partenaire abusif.

Une image minutieusement façonnée

Comme Steve Jobs, Elizabeth Holmes rejoint Stanford, où elle entame des études de chimie-ingénierie. Comme son modèle, elle devient une « drop-out », et claque la porte de la prestigieuse université après avoir déposé un premier brevet. A 19 ans, en 2003, elle fonde une start-up qui devient Theranos. Son ancien mentor de Stanford, Channing Robertson, la soutient et lui ouvre les portefeuilles des venture capitalists de la Silicon Valley.

Pendant une dizaine d’années, Theranos reste en « stealth mode », cette période pendant laquelle une start-up opère dans le plus grand secret. Mais en 2013, c’est l’explosion. Elizabeth Holmes passe à l’offensive dans les médias, avec un style – un col roulé noir – emprunté à Steve Jobs et une étonnante voix grave. Comme beaucoup de choses chez la jeune dirigeante, ce registre serait loin d’être authentique : une ancienne professeur affirme que sa voix a radicalement changé, et cela s’entend parfois en interview.

Theranos promet de révolutionner les analyses médicales grâce à une machine capable de faire plus de 200 tests avec une seule goutte de sang. Elizabeth Holmes jure à qui veut bien la croire qu’elle va proposer des tests « moins chers et plus rapides » et « démocratiser l’accès aux données médicales ». Comment ? Secret industriel. Mais qu’importe, la Silicon Valley et les médias sont sous le charme. L’ancien secrétaire d’Etat George Shultz rejoint le board, tout comme le général Mattis – avant qu’il ne devienne le secrétaire à la Défense de Donald Trump.

Des tests réalisés avec des machines de concurrents

En 2014, Theranos est valorisé à 9 milliards de dollars. A 30 ans, Elizabeth Holmes vaut, selon Forbes, 4,5 milliards. L’entreprise annonce un juteux partenariat et déploie ses machines dans une quarantaine de pharmacies du géant Walgreens, avec la perspective de l’étendre à plusieurs milliers d’établissements.

La lune de miel ne dure pas. Le journaliste du Wall Street Journal John Carreyrou publie fin 2015 une série d’articles explosifs basés sur les témoignages de deux lanceurs d’alerte alors anonymes. Deux ex-employés, Erika Cheung et Tyler Shultz – le petit-fils de George Shultz – affirment que les machines révolutionnaires de Theranos n’ont jamais fonctionné correctement, et que les dirigeants obligent les chercheurs à effacer les résultats erronés. Pire, ils révèlent qu’une grosse partie des analyses dans les pharmacies de Walgreens est réalisée via des prises de sang classiques, avec des tubes ensuite envoyés par courrier dans un centre voisin, où ils sont analysés par des machines achetées à des concurrents.

La chute

Dans un premier temps, Elizabeth Holmes rallie ses troupes. Mais au printemps 2018, l’entreprise, qui a compté jusqu’à 800 employés, met la clé sous la porte. Des milliers de tests erronés ont fait croire à des patients que leur diabète ou leur cancer était de retour. Les charges criminelles suivent : Elizabeth Holmes et Ramesh « Sunny » Balwani, son ancien chef des opérations, sont inculpés de neuf chefs de fraude et deux « d’association de malfaiteurs », passibles de vingt ans de réclusion.

Pour prouver leurs affirmations, les procureurs vont devoir démontrer que les dirigeants ont intentionnellement trompé les investisseurs. Selon des documents rendus publics, les avocats de la jeune femme, qui s’est mariée et a accouché d’un petit garçon en juillet dernier, comptent se défausser sur son ancien bras droit, qui sera jugé l’an prochain. Ils affirment que leur cliente, qui a eu une liaison avec Sunny Balwani, de 19 ans son aîné, était « sous son influence » et a été « abusée sexuellement, physiquement et émotionnellement » par son ancien partenaire. Lors de ce procès, qui devrait durer quatre mois, Elizabeth Holmes pourrait choisir de témoigner. Reste à voir quelle voix elle adoptera.