Coup d’Etat en Guinée : Que sait-on du putsch qui a visé le président Alpha Condé ?

AFRIQUE Le président est retenu prisonnier depuis dimanche soir par des membres de l’armée

Marie De Fournas
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Les gens célèbrent la prise du pouvoir par les forces spéciales guinéennes, après l'arrestation du président guinéen, Alpha Condé, lors d'un coup d'État à Conakry, le 5 septembre 2021.
Les gens célèbrent la prise du pouvoir par les forces spéciales guinéennes, après l'arrestation du président guinéen, Alpha Condé, lors d'un coup d'État à Conakry, le 5 septembre 2021. — CELLOU BINANI / AFP
  • Les forces spéciales guinéennes ont pris le pouvoir lors d’un coup d’État en arrêtant le président dimanche et en imposant un couvre-feu indéfini dans ce pays d’Afrique de l’Ouest.
  • Un putsch surprise pour la Guinée, qui n’avait pas connu de manifestations depuis un moment, mais dont le président Alpha Condé était critiqué pour sa soif de pouvoir, responsable, pour certains, de la situation économique catastrophique du pays.
  • A la tête des putschistes, le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, un militaire passé par la Légion étrangère et la Sorbonne, qui a annoncé un gouvernement de transition sans chasse aux sorcières dans le pays.

Quelques mois après le Maliou le Tchad, c’est au tour de la Guinée d’être le théâtre d’un coup d’Etat. Dimanche soir, des putschistes ont fait savoir qu’ils avaient capturé le président Alpha Condé. Après avoir annoncé la dissolution des institutions, le chef des putschistes a affirmé son envie de former un futur gouvernement « d’union nationale » et donné instruction au « ministère de la Justice ce jour (lundi) de se mettre en rapport avec le parquet général, l’administration pénitentiaire et les avocats afin de faire une analyse approfondie du dossier des détenus politiques pour leur libération dans un meilleur délai », selon un communiqué lu au journal télévisé lundi soir.

Si le coup d’Etat a été célébré par certains dans les rues de la capitale à Conakry, il a parallèlement été vivement condamné par la communauté internationale, inquiète de ce putsch aux contours encore flous.

  • Que s’est-il passé ?

Dimanche matin, des crépitements d’armes automatiques sont entendus sur la presqu’île de Kaloum, dans le centre de Conakry, où siègent la présidence, les institutions et les bureaux d’affaires. Aucun mort n’est constaté et, dans un premier temps, la situation reste confuse, les autorités ne délivrant que peu d’explications sur l’incident. En début d’après-midi, le ministère de la Défense affirme avoir « repoussé » l’attaque des forces spéciales contre la présidence. Mais peu de temps après, les forces spéciales guinéennes assurent avoir capturé le président Alpha Condé et annoncent « dissoudre » les institutions. Les appels à la libération du président venus de la communauté internationale n’y changeront rien : dimanche soir, les forces spéciales contrôlaient Conakry et retenaient Alpha Condé prisonnier.

  • Ce putsch était-il prévisible ?

« On ne s’y attendait pas », constate Caroline Roussy, chercheuse à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste de l’Afrique de l’Ouest. « Si on compare à celui survenu en août 2020 au Mali, il y avait eu préalablement de grandes manifestations, témoins d’une coagulation des mécontentements et d’une lame de fond civile. En Guinée, dernièrement, il n’y a pas eu d’indicateurs similaires, quand bien même la dégradation socio-politique et socio-économique se faisait sentir, il n’y avait pas d’éléments qui semblaient aller dans cette direction. » Ainsi, malgré la richesse du sous-sol de la Guinée, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec moins d’un euro par jour, selon l’ONU.

Pour Vincent Foucher, chargé de recherche au CNRS, « un coup d’Etat était une possibilité ». « Personne n’imaginait que le troisième mandat pouvait bien se terminer. La situation du pays, sa scène politique, son économie, son armée, ses institutions, était mauvaise. »

  • Que reprochent les putschistes au président Condé ?

Tout avait bien commencé pour Alpha Condé, tout premier président démocratiquement élu en 2010, alors que le pays était jusqu’alors sous la coupe de régimes autoritaires, voire dictatoriaux. Celui qui se présentait comme le « candidat des femmes et des jeunes » est désormais accusé d’avoir plongé son pays dans la crise pour s’accrocher au pouvoir. En effet, Alpha Condé est fortement critiqué depuis sa révision constitutionnelle adoptée par voie référendaire en mars 2020. « Ce tour de passe-passe lui a permis de se présenter à un troisième mandat », explique Caroline Roussy.

Sa candidature avait provoqué, avant et après l’élection, des mois de tensions qui ont causé des dizaines de morts lors de manifestations réprimées dans le sang. L’élection avait aussi été marquée par l’arrestation de dizaines d’opposants. Son principal challenger, Cellou Dalein Diallo, et trois autres candidats avaient dénoncé des « bourrages d’urnes » et des irrégularités de toutes sortes lors du scrutin.

  • Qui sont les putschistes ?

Moins de 24 heures après le putsch, on a encore très peu d’informations sur l’ensemble des entités à l’initiative du coup d’Etat. « On sait seulement, à ce stade, que c’est l’unité commandée par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya qui a organisé le coup d’Etat », observe Caroline Roussy. « En 2018, il avait été présenté, avec force et honneur de la part du président Condé, pour son expertise dans les forces spéciales anti-terroristes. C’est à cette époque que les Guinéens ont découvert son visage », se rappelle l’experte.

Jusqu’alors peu connu, ce militaire présenté comme le chef des putschistes a été formé en France à la Légion étrangère et l’Ecole de guerre, mais aussi en Israël, au Sénégal et au Gabon. Ce quadragénaire est marié à une Française et père de trois enfants, selon les médias guinéens. Titulaire d’un master 2 de défense et dynamiques industrielles de l’université parisienne de Panthéon-Assas, il s’est montré soucieux de trancher avec l’image de soldat violent et incontrôlable, comme les précédents putschistes qu’a connus le pays.

  • Que va-t-il se passer maintenant en Guinée ?

« Pour l’instant il y a eu quelques scènes de liesse, mais cela ne veut pas dire que c’est représentatif de l’opinion publique, avertit chercheuse à l’Iris. La prudence doit rester de mise sur l’avenir du pays. » Dans un discours prononcé dimanche, ce dernier a en effet assuré que les forces spéciales ne venaient pas pour « blaguer avec le pouvoir », ni pour « jouer » : « Nous allons apprendre de toutes les erreurs qu’on a faites. »

« Est-ce que les partis politiques vont se joindre à ces militaires ? Car même s’il y a une abrogation de la Constitution, il en faut bien une. Et même s’il y a une abrogation des institutions, il en faut bien quand même. Il faut recréer tout ça, mais avec quels partenaires ? Quels acteurs vont se positionner, comment, sachant que pour l’heure rares sont les membres de l’opposition à s’être exprimés », constate Caroline Roussy. « Même si Doumbouya semble avoir bien les choses en main, on ne peut exclure tout à fait la possibilité d’un contre-coup d’Etat, lancé par des chefs militaires mécontents de l’ascension soudaine de Doumbouya et encouragé par des acteurs politiques que la prise de pouvoir de Doumbouya menacerait », lance Vincent Foucher. Pour l’instant, Mamady Doumbouya a simplement promis lundi la mise en place d’un « gouvernement d’union nationale » chargé de conduire une période de « transition » politique.

  • Que va-t-il se passer sur le plan international ?

Le discours de Mamady Doumbouya vise à rassurer la population, mais aussi la communauté internationale, qui « a majoritairement condamné le coup d’Etat et pourrait faire pression », rappelle Caroline Roussy. Le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya a promis aux partenaires de la Guinée, important producteur de bauxite et de minerais, que le pays « respectera toutes ses obligations, [ainsi que les] conventions minières, et rappelle son engagement à favoriser les investissements étrangers dans le pays ».

« Le président Condé s’était petit à petit isolé sur la scène régionale et sa manière de gouverner avait éloigné les principaux partenaires occidentaux. Si tout le monde condamne le coup d’Etat, on n’a pas l’impression qu’il y aura une forte pression pour faire reculer les putschistes. Comme au Mali, au Tchad cette année, ou bien en Guinée-Bissau en 2012, on se dirige vers une transition négociée, qui va valider le départ de Condé », prévoit Vincent Foucher. « Un cycle s’achève. Le temps est désormais celui de la transition avec son lot d’incertitudes », conclut Caroline Roussy.