Afghanistan : « Il faut faire un véritable bilan de la guerre contre le terrorisme », estime Christopher Preble

INTERVIEW Expert de la sécurité nationale à l’Atlantic council, Christopher Preble revient sur 20 ans d’engagement américain, alors que le retrait d’Afghanistan s’est achevé mardi

Propos recueillis par Philippe Berry
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Des soldats américains à Kaboul, en Afghanistan, le 16 août 2021.
Des soldats américains à Kaboul, en Afghanistan, le 16 août 2021. — UPI/Newscom/SIPA

Selon Joe Biden, il « était temps » de mettre fin à « la plus longue guerre » de l’histoire des Etats-Unis. Avec le retrait des troupes américaines, qui s’est achevé mardi en Afghanistan, c’est un chapitre entamé il y a vingt ans, après l’attaque du 11-septembre 2001, qui se referme. Et pour Christopher Preble, expert au Centre pour la stratégie et la sécurité à l’Atlantic council, un influent think tank atlantiste, le terrorisme est désormais loin d’être le principal danger qui menace les Etats-Unis et la planète.

Christopher Preble, du Centre pour la stratégie et la sécurité à l'Atlantic Council.

Après l’accord négocié par Donald Trump, se retirer d’Afghanistan était-il la moins mauvaise des solutions pour l’administration Biden ?

Les Etats-Unis et leurs alliés ont pris la bonne décision en continuant le retrait. C’est paradoxal, mais l’effondrement rapide des forces de sécurité afghanes face aux talibans, qui a pris de court l’administration Biden, illustre à quel point l’objectif de solidifier le gouvernement de Kaboul était inatteignable. Et malgré le chaos initial, l’évacuation a été presque héroïque, avec plus de 120.000 personnes (dont 5.000 Américains) évacuées.

Laisser 2.500 ou 5.000 militaires américains sur place aurait-il pu, au minimum, permettre de lutter contre le terrorisme ?

Cet argument est difficile à défendre. Au plus fort de la présence de la coalition, on parle de 150.000-170.000 combattants étrangers en Afghanistan, en plus des forces de sécurité. Et malgré ça, les talibans ont repris petit à petit des territoires et le terrorisme a prospéré. La seule véritable alternative à un retrait aurait été de tripler ces chiffres pour réussir une véritable opération de contre-insurrection. Ce n’était pas réaliste politiquement.

L’attentat de la branche afghane de l’EI à l’aéroport de Kaboul ne change pas la donne ?

Le risque posé par Isis-K (groupe Etat islamique au Khorasan) existe à l’extérieur de l’Afghanistan mais il est moins important que quand l’EI contrôlait des territoires en Syrie et en Irak en 2013-2014. Rien ne suggère que les intérêts des talibans et d’Isis-K soient alignés. Les talibans ne sont plus des insurgés, ils tentent d’établir un Etat, et Isis-K représente une menace contre laquelle ils doivent lutter.

L’administration Biden semble faire le pari que les talibans sont un moindre mal. N’est-ce pas naïf ?

Les Etats-Unis se sont attaqués aux talibans car ils ont offert un refuge à Al-Qaida à la fin des années 1990. Il ne faut surtout pas être naïf, mais garder à l’esprit qu’on est face à une nouvelle génération. Il est dans leur intérêt de tenir leurs promesses car ils ont un besoin désespéré de l’aide internationale, notamment pour lutter contre la pandémie et faire fonctionner leur gouvernement.

Quel est le bilan de la « guerre contre le terrorisme », à l’approche du 20e anniversaire du 11-septembre ?

La menace terroriste dépasse les frontières, et des pays comme la France ont été durement frappés. Mais contrairement à ce que beaucoup prédisaient aux Etats-Unis, le 11-septembre n’a pas été annonciateur d’attaques similaires et fait plutôt figure d’exception. Il faut donc se poser des questions légitimes sur le coût humain et financier de cette war on terror et en faire un véritable bilan. Se demander si on a trouvé le juste milieu entre la sécurité nationale et la protection des libertés. Examiner les conséquences sur les tensions religieuses et sur l’émergence d’un hypernationalisme aux Etats-Unis et ailleurs. Sans oublier que la vaste majorité des victimes du terrorisme a été dans les pays où les Etats-Unis ont engagé des opérations.

Est-ce la fin de l’interventionnisme américain ?

Même s’il n’y a pas eu d’autres attaques similaires au 11-septembre, la peur du terrorisme restait très élevée aux Etats-Unis jusqu’à récemment. Mais depuis deux ans, l’opinion est davantage préoccupée par d’autres dangers, comme la pandémie et le changement climatique, ou la menace de la Russie ou de la Chine. Et cela se traduit par de nouvelles priorités politiques. Si on avait investi une fraction du budget de la guerre en Afghanistan pour développer notre système de santé, est-ce que la crise du Covid-19 aurait été moins sévère ? Un leader doit privilégier les dangers qui risquent de faire le plus de dégâts. Et le terrorisme n’est pas très haut dans cette liste.