Attentat à Kaboul : « Cette attaque rebat les cartes en faveur des talibans dans l’optique d’un moindre mal »

INTERVIEW Pour Karim Pakzad, chercheur spécialiste de l’Afghanistan, l’attentat à Kaboul illustre la précarité de la situation du pays depuis la prise de pouvoir des talibans

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
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Un double attentat-suicide près de l'aéroport de Kaboul, en Afghanistan, a fait au moins 85 morts dont 13 militaires américains, le 26 août 2021.
Un double attentat-suicide près de l'aéroport de Kaboul, en Afghanistan, a fait au moins 85 morts dont 13 militaires américains, le 26 août 2021. — EPN/Newscom/SIPA
  • Un attentat à Kaboul a fait au moins 85 morts et 160 blessés ce jeudi.
  • Un attentat qui a revendiqué par l’Etat islamique, alors que les talibans ont pris le pouvoir depuis le 15 août.
  • Pour le spécialiste Karim Pakzad, interrogé par 20 Minutes, cet attentat peut changer le regard des puissances internationales envers les talibans.

Ce jeudi, un attentat perpétré par le groupe djihadiste Etat islamique (EI) à l’aéroport de Kaboul a fait au moins 85 morts et plus de 160 blessés. Un attentat qui révèle encore plus la situation catastrophique en Afghanistan, depuis la prise de pouvoir des talibans à Kaboul le 15 août.

Alors que les Etats-Unis ont prévenu que d’autres attentats étaient probables et que plus de 100.000 personnes ont déjà été évacuées du pays, quel impact réel aura l’attentat ? Pour Karim Pakzad, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Afghanistan, cette attaque montre bien le défi de l’instabilité qui attend le pays.

Cet attentat change-t-il la donne en Afghanistan ?

Ce que l’attentat démontre, c’est avant tout que la situation est encore loin d’être stabilisée en Afghanistan. Les talibans sont certes entrés à Kaboul, mais n’ont pas encore mis en place leur gouvernement, ils sont encore en pleines tractations et négociations avec leurs adversaires politiques de l’ancien régime en place, et ont probablement des divergences au sein de leur propre mouvement pour savoir comment gouverner et quel groupe va gouverner.

Si on ajoute à cela l’afflux de dizaine de milliers de personnes vers l’aéroport, tout était réuni pour un attentat. D’ailleurs, l’attentat était évoqué par de nombreux services de renseignement plusieurs jours avant qu’il ne survienne, il n’est vraiment pas une surprise, et ne change pas beaucoup la situation, il est surtout une conséquence de la situation.

Comment cet attentat va influencer les puissances étrangères, très présentes en Afghanistan ?

C’est un élément important de calcul pour les puissances étrangères qui veulent discuter avec les talibans, cet attentat montre que Daesh ou l’Etat Islamique n’est pas loin et peut profiter du vide et de l’instabilité de l’Afghanistan pour réapparaître. On l’a vu avec des tas de pays arabes, comme le Yémen, la Syrie ou la Libye, quand il y a du vide et de l’instabilité, les extrémistes s’engouffrent.

Du coup, avec cet attentat, il y a désormais l’idée que c’est soit les talibans soit Daesh qui dirigera l’Afghanistan, ce qui rebat les cartes en faveur des talibans dans l’optique d’un moindre mal. Les puissances étrangères qui ont directement cherché à parler avec les talibans, comme la Russie, la Chine ou l’Iran, sont confirmées dans leur choix, et cela va peut-être changer le discours des autres puissances. On voit déjà que le président américain Joe Biden, dans sa conférence après l’attentat, qui a évoqué les talibans comme un rempart contre Daesh.

Ne risque-t-il pas d’y avoir d’autres attentats ?

Oui, il y aura probablement d’autres attentats, car la situation va rester encore instable et fragile en Afghanistan, avec le retrait définitif des puissances étrangères bientôt et le fait que les talibans essaient de faire un gouvernement inclusif avec d’autres partis, ce qui va prendre nécessairement du temps. Tant que l’Afghanistan sera instable, elle sera la cible des terroristes et des extrémistes, qui voudront s’engouffrer dans cette brèche. Si les talibans sont renforcés à l’international par cet attentat, ils doivent maintenant montrer leur capacité à gérer la situation interne. Car ensuite, c’est un cercle vicieux : plus il y a d’attentats, plus la situation devient instable, plus il y a d’attentats.