Tensions entre l’Algérie et le Maroc : « Les relations entre les deux pays sont historiquement très mauvaises »

INTERVIEW Traditionnellement difficiles, les relations entre l’Algérie et son voisin marocain ont connu une récente dégradation en raison de l’épineux dossier du Sahara occidental

Propos recueillis par Manon Aublanc
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Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra à Alger, le 24 août 2021.
Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra à Alger, le 24 août 2021. — RYAD KRAMDI / AFP
  • L’Algérie a annoncé mardi la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc voisin, accusant le royaume « d’actions hostiles » à l’égard d’Alger.
  • Les tensions se sont exacerbées ces derniers mois entre ces deux pays du Maghreb aux relations traditionnellement difficiles, notamment en raison de l’épineux dossier du Sahara occidental.
  • Mi-août, l’Algérie avait accusé le Maroc d’être en partie responsable des incendies qui ont dévasté le nord du pays.

Après des mois de tensions exacerbées entre ces deux pays du Maghreb aux relations traditionnellement difficiles, l'Algérie a annoncé, ce mardi, la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc voisin, accusant le royaume « d’actions hostiles » à l’égard d’Alger.

« Les services de sécurité et la propagande marocains mènent une guerre ignoble contre l’Algérie, son peuple et ses dirigeants », a accusé le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, lors d’une conférence de presse, ce mardi. Une décision « unilatérale » dénoncée comme « complètement injustifiée mais attendue » par Rabat. Pour comprendre la situation, 20 Minutes a interrogé Kader Abderrahim, directeur de recherche à l’IPSE (Institut Prospective & Sécurité en Europe), spécialiste du Maghreb et de l’islamisme, maître de conférences à Sciences Po Paris et auteur de deux livres Géopolitique du Maroc (2019) et Géopolitique de l’Algérie (2020), aux éditions Bibliomonde.

Pourquoi l’Algérie a-t-elle rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc ?

Les relations se sont dégradées depuis deux ans entre les deux pour plusieurs raisons. D’abord, en raison de la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël, lors de la signature des accords d’Abraham, alors que l’Algérie soutient la cause palestinienne. Après cette normalisation, le Maroc a ouvert une ambassade à Tel-Aviv et Israël a installé la sienne à Rabat. Et puis, l’Algérie a très mal pris des propos du chef de la diplomatie israélienne, Yaïr Lapid, en visite à Casablanca, qui avait exprimé ses « inquiétudes au sujet du rôle joué par l’Algérie dans la région, son rapprochement avec l’Iran et la campagne qu’elle a menée contre l’admission d’Israël en tant que membre observateur de l’Union africaine (UA) ».

Dernièrement, l’Algérie a accusé le Maroc d’être en partie responsable des incendies qui ont dévasté le nord du pays mi-août. Ce sont des évènements qui ont achevé de convaincre l’Algérie de rompre ses relations avec le Maroc voisin. Il faut comprendre que pour l’Algérie, tous les prétextes sont bons pour mettre un terme à ses relations avec le Maroc. C’est aussi un moyen pour les dirigeants algériens de couvrir les problèmes auxquels fait face le pays, comme la mauvaise gestion de la pandémie, les incendies de forêts et les coupures d’eau en pleine canicule.

Est-ce une décision surprenante ?

C’est une décision attendue, c’était quasiment annoncé depuis une semaine. Le 18 août dernier, le ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, avait déclaré que l’Algérie allait reconsidérer ses relations diplomatiques avec le Maroc. Les relations se dégradent depuis deux ans, c’est quasiment comme un couple : « Puisqu’on n’a plus rien à se dire, on divorce ». Cette rupture se fait à l’amiable, les ambassades vont fermer, les frontières restent elles aussi fermées, mais les consulats resteront. Les échanges se réduiront au strict minium, il n’y aura plus de coopération.

Pourquoi le dossier du Sahara occidental a-t-il tendu les relations entre les deux pays ?

C’est un territoire contesté qui a été revendiqué en 1975 par les indépendantistes du Front Polisario, qui l’appelle la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Quand les Espagnols ont quitté ce territoire en 1975, ils n’ont pas fait de « décolonisation ordonnée ».

Le Maroc s’est emparé de ce territoire, le 6 novembre 1975, quand le roi Hassan II a organisé la « Marche verte », où des centaines de milliers de Marocains ont convergé vers ce territoire pour l’annexer. De son côté, l’Algérie soutient à bout de bras, militairement, logistiquement, diplomatiquement, le Front Polisario. L’ONU veut organiser un référendum d’autodétermination, mais il n’a jamais eu lieu. Ça a déclenché des tensions qui ne se sont jamais éteintes entre les deux pays.

Historiquement, quelles relations entretenaient les deux pays ?

Ce n’est pas la première fois qu’il y a des tensions, les relations entre les deux pays sont très mauvaises, quasiment depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962. En 1975, l’Algérie avait expulsé des milliers de Marocains. Les frontières entre les deux pays sont fermées depuis 1994. Les relations sont limitées au strict minimum, il y a très peu d’échanges commerciaux. Les deux pays n’ont pas trouvé de compromis pour envisager un avenir ensemble, pour construire le Maghreb.

Quelles sont les conséquences de cette décision ?

Cette décision va considérablement affecter les relations des deux pays avec leurs partenaires, notamment l’Europe, la France, l’Italie et l’Espagne. Dans un autre domaine, celui de la lutte contre le terrorisme, les dégâts vont concerner les pays du Sahel. Ça va poser d’énormes problèmes au Mali, au Niger, au Burkina au Tchad et à la Tunisie. Et puis, l’Algérie est dans l’impasse sur le plan intérieur, il y a une contestation qui n’est pas terminée, rien n’est réglé.