Poutine ou la «KGBisation» de la Russie

RUSSIE L'opposition manifeste timidement, les associations dénoncent une régression des Droits de l'homme et des libertés...

Maud Descamps

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Quelque centaines de manifestants du mouvement d'opposition russe Solidarnost ont appelé samedi à Moscou à la démission du gouvernement du Premier ministre Vladimir Poutine, a constaté un photographe de l'AFP.
Quelque centaines de manifestants du mouvement d'opposition russe Solidarnost ont appelé samedi à Moscou à la démission du gouvernement du Premier ministre Vladimir Poutine, a constaté un photographe de l'AFP. — Dima Korotayev AFP
Garry Kasparov, bête noire des autorités, n'a pas pris le risque de descendre dans la rue, mais a soutenu la mobilisation. Son mouvement d'opposition «L'Autre Russie», organisait ce jeudi des manifestations anti-gouvernementales, non autorisées, dans plusieurs grandes villes de Russie. Sa participation à un défilé similaire l'avait conduit en prison en novembre 2007. Cette fois c'est une dizaine de militants qui a été interpellée.

Les oligarques douchés par l'affaire Khodorkovski

Divisée, désorganisée, l'opposition, peu puissante, ne parvient pas à s'imposer. Mais la Russie jouit d'une force unique qui pourrait faire front au Kremlin: les oligarques. Ces grands patrons sont parmi les puissants du pays et les plus riches du monde. Féroces en affaires, ils sont pourtant timides en politique, lorsqu'ils sont en désaccord avec le pouvoir central.

Et pour cause, l'un d'eux, Mikhaïl Khodorkovski, à la tête de la première fortune du pays, a atterri en prison en 2004 pour «évasion fiscale». Accusation qu'il réfute depuis le début. Son crime? S'être opposé à Vladimir Poutine. «Khodorkovski voulait faire de la politique et avait les moyens de financer l'opposition à grande échelle. Voilà pourquoi la justice russe s'acharne sur son cas», explique Hélène Blanc, politologue et criminologue au CNRS, spécialiste de la Russie, aujourd'hui interdite de séjour dans le pays.

Une justice russe en régression depuis 2005, année au cours de laquelle Vladimir Poutine a réformé le système de désignation des juges. Jusque-là élus, les magistrats sont désormais nommés par le Kremlin. «Nombres d'entre eux sont corrompus ou à la botte du Kremlin», explique Hélène Blanc. «Depuis dix ans maintenant, le pays est en proie à ce que j'appelle une "KGBisation"». En d'autres termes, tout est sous contrôle du Premier ministre Vladimir Poutine, à commencer par l'actuel président Dmitri Medvedev.

Lenteur de la justice, refus de la vérité

«La justice russe n'a pas évolué depuis l'arrivée de Medvedev au pouvoir. On sait que c’est Vladimir Poutine qui tire les ficelles. Medvedev exécute», confie Galia Ackerman, traductrice et amie d'Anna Politkovskaïa, la journaliste russe assassinée en octobre 2006.

>> A lire également, notre dossier spécial sur Anna Politkovskaïa, ici.

Le cas d'Anna Politkovskaïa est d'ailleurs «emblématique de la lenteur avec laquelle sont menées les enquêtes», déclare Amnesty International, qui observe une détérioration des libertés dans le pays depuis 2006. Une régression confirmée par les récents propos du ministre de la justice, Alexander Konovalov. «Les assassinats de journalistes et de militants des droits de l’homme en Russie ne sont pas liés à leur activité professionnelle et doivent être considérés comme de simples affaires criminelles», a-t-il lancé, le 4 février dernier, aux Nations Unies.

Une résistance symbolique?

Néanmoins, l'espoir de voir la justice résister à l'influence du Kremlin n'est pas vain. Le 18 février dernier, les jurés ont acquitté des complices présumés du meurtre de la journaliste Anna Politovskaïa. Une déception pour les proches de la journaliste. «L'instruction a été bâclée et comme pour la plupart de ce genre d'affaires, le crime restera impuni», déclare, résignée, Galia Ackerman.

Mais si ces seconds couteaux sont aujourd'hui en liberté, leur acquittement a permis de demander une réouverture de l'enquête. «Ce que beaucoup n'ont pas saisi le jour du verdict, c'est que la cour a fait acte de résistance. En acquittant ces accusés, elle a permis de ne pas refermer le dossier», explique Hélène Blanc. Le comité d'enquête du parquet russe a d'ailleurs annoncé ce jeudi qu'une Tchétchène allait comparaître devant la justice pour avoir délivré un passeport au tueur présumé de la journaliste. Ce qui lui a permis de s'enfuir. L'enquête se poursuit, mais lentement.

Hélène Blanc et Renata Lesnik ont écrit «Les prédateurs du Kremlin (1917-2009)», publié aux éditions Seuil.