Afghanistan : L’Europe va-t-elle vraiment voir arriver des flux migratoires importants ?

REFUGIES Le président Emmanuel Macron a évoqué ce lundi soir la nécessité pour l’Europe de « se protéger contre des flux migratoires irréguliers importants »

Jean-Loup Delmas
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Des milliers d'Afghans ont tenté de fuir Kaboul ces derniers jours
Des milliers d'Afghans ont tenté de fuir Kaboul ces derniers jours — Wakil Kohsar / AFP
  • Après la prise de Kaboul par les talibans, de nombreux Afghans veulent fuir le pays.
  • Des déplacements redoutés par l’Europe, et notamment Emmanuel Macron qui a déclaré craindre des flux migratoires irréguliers importants.
  • Des propos polémiques, qui questionnent sur le rôle que veut jouer l’Europe dans cette nouvelle crise migratoire.

C’est une phrase qui n’est pas passée inaperçue dans l’allocution d’Emmanuel Macron ce lundi soir à propos de la crise en Afghanistan. Alors que Kaboul est tombé entre les mains des talibans et que des Afghans ont cherché par tous les moyens à fuir la ville, quitte à s’accrocher à mains nues à des avions en plein décollage, le président français a déclaré que « l’Europe ne peut pas à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle » et que « nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants qui mettraient en danger ceux qui les empruntent et nourriraient les trafics de toutes natures ».

Au-delà de la question morale que pose une telle affirmation, ces flux sont-ils certains d’atteindre l’Europe ? Pour le moment, la plupart des Afghans déplacés se trouvent tout naturellement dans les pays limitrophes à leur nation. Mais cela ne pourrait durer qu’un temps, comme l’explique François Gemenne, chercheur et spécialiste de l’immigration : « Le Pakistan est un allié des talibans, tandis que la Turquie a bien fait savoir qu’elle ne voulait pas accueillir de réfugiés afghans, et entreprend même de construire un mur à sa frontière. »

Pas de retour possible

Ces pays limitrophes qui ont pris le gros de la première vague de déplacés sont donc des solutions temporaires pour les réfugiés. Comme le rappelle le chercheur, les vagues migratoires à la suite d’une guerre ou d’une prise de pouvoir ne se font pas en un seul instant mais se déclinent sur plusieurs mois, comme l’a montré l’exemple syrien. Et à l’inverse de la Syrie, « Les réfugiés ont conscience qu’ils ne reverront pas l’Afghanistan avant très longtemps, qu’elle restera probablement aux mains des talibans pour de nombreuses années. Ils vont donc chercher une solution pérenne dès le départ, contrairement aux Syriens qui, au début, avaient l’espoir d’un rapide retour à la normale. »

Un flux migratoire nouveau qui ne fait que confirmer une tendance depuis quelques années, rajoute Ekrame Boubtane, économiste et spécialiste des immigrations internationales : « Le nombre de déplacés augmente dans le monde. Il y a eu la Syrie, la Libye, les déplacés climatiques et désormais l’Afghanistan. »

La non-solution des pays tampons

Or, les précédents flux ont déjà usé « les pays tampons », entre les zones en crise et le monde occidental. Le cas de la Turquie, qui a accueilli le gros des réfugiés syriens en quête d’Europe suite à un accord avec  l’Union européenne, est très parlant : le pays ne veut cette fois pas accueillir les Afghans, et ne dispose d’aucun texte de protection pour eux.

L’Occident va donc voir arriver des réfugiés, comme l’explique Sara Prestianni de EuroMed Rights : « Les migrants qui veulent arriver en Europe finiront par y parvenir, que les frontières soient fermées ou non. Toute la question est donc de savoir si on les laisse risquer leur vie et si on les abandonne sur une route mortelle, ou si on cherche à les accueillir. » Aux antipodes du discours d’Emmanuel Macron, le Canada s’est dit prêt à accueillir 20.000 migrants afghans. Une approche que salue François Gemenne : « Cela permet de mieux organiser des flux de populations importants et de mener une coopération internationale. »

Régulariser pour mieux maîtriser

Pour le chercheur, la donne est simple : « Plus l’Europe va rechigner à organiser ces flux, plus ils seront organisés par les passeurs et seront incontrôlables. Ce n’est pas qu’une question de bon sentiment et de charité chrétienne, c’est aussi une question d’intérêts, pour ceux qui vont partir, mais aussi pour nos pays, pour un contrôle maîtrisé. Ces flux sont inévitables, autant essayer de les organiser. »

Reste que de toute évidence, ce n’est pour le moment pas la solution pour laquelle opte l’Europe. Un manque de décision qui rappelle les erreurs commises lors de la crise syrienne, il y a plusieurs années de cela : « On ne fait encore rien pour offrir des solutions viables et à long terme aux gens déplacés, ni pour assurer un corridor humanitaire », se désespère Ekrame Boubtane. Abordons enfin la question humaine : « Il se passe un drame, et on ne peut pas ne rien faire. Les Etats membres de l’Europe devraient prendre ses responsabilités », conclut Sara Prestianni.

Car plus de pays collaborent et prennent part activement à l’accueil des réfugiés, « plus la solution se décante, plus on évite de drames humains », rappelle François Gemmene. A croire que la meilleure façon de se « protéger des flux migratoires irréguliers » chers à Emmanuel Macron, c’est de les régulariser.