Incendies en Algérie : Le pays paye « une approche à l’ancienne de la protection civile », mais pas seulement

INTERVIEW Ghribil Shams, spécialiste des mouvements sociaux en Algérie, estime que les propos du président algérien, qui parlent d’incendies criminels, sont crédibles

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel
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Les incendie de ces derniers jours en Algérie ont fait au moins 75 morts.
Les incendie de ces derniers jours en Algérie ont fait au moins 75 morts. — RYAD KRAMDI / AFP
  • Les incendies de ces derniers jours en Algérie ont fait au moins 75 morts.
  • Le pays n’est pas équipé pour affronter de tels incendies.
  • Mais même équipé, le pays aurait eu du mal à faire face à tous ces incendies, probablement d’origine criminelle, estime Ghribil Shams.

Le bilan des incendies en Algérie frappe les consciences : 75 morts, pour un bilan probablement encore provisoire, bien que les autorités estiment que les incendient sont désormais sous contrôle. Ce bilan pose question, alors que les immenses incendies de cet été en Grèce, en Turquie ou même aux Etats-Unis n’approchent pas du tout, et de loin, ce nombre de victimes. Pourquoi un tel bilan ? L’Algérie est-elle sous équipée ou les accusations, sur le caractère criminel de ces incendies, portées par le pouvoir, sont-elles crédibles ? 20 Minutes a demandé à la spécialiste des mouvements sociaux en Algérie, Ghribil Shams.

L’Algérie est-elle équipée pour faire face à des incendies ?

Le pays n’est pas équipé en Canadair. C’est un des éléments qui prouve que ce pays a une approche de la sécurité et de la protection civile qui est restée très classique. Une approche à l’ancienne, qui n’a pas évolué, qui ne s’est pas adapté car l’Algérie est un pays qui s’est beaucoup concentré sur la lutte antiterroriste, la prévention et la lutte contre les menaces classiques. Mais les menaces qui ne sont pas conventionnelles n’ont pas vraiment été intégrées par toute une génération de politiques publiques, de responsables sécuritaires.

Une loi a été adoptée pour faire face aux séismes, car c’est une zone sismique, mais pas pour tout ce qui était menace non conventionnelle, de type incendie de masse ou même de type de épidémique, comme pour le Covid-19. On a vu qu’il y avait vraiment une énorme fragilité pour faire de la prévention, mais aussi pour lutter et traiter le problème, comme l’ont fait les pays de la sous-région. La loi votée il y a quelques années s’appliquait plutôt aux inondations et, dans une certaine mesure, aux séismes. Ce sont les menaces qu’on connaît, qui arrivent de manière cyclique en Algérie. Mais ce qui se passe actuellement est complètement inédit.

Des incendies, c’est déjà arrivé régulièrement en Algérie tout de même…

C’était des micro-incendies comparés à ce qui se passe aujourd’hui. Aujourd’hui c’est tout l’ouest du pays, plus de 70 communes, sur l’un des plus importants massifs forestiers de la Méditerranée occidentale, qui brûle. On est donc sur quelque chose de totalement inédit, ce qui pose quand même la question de l’absence de Canadairs. Mais même si ce manque de matériel est choquant, leur présence n’aurait pas changé fondamentalement le problème.

Pourquoi ?

A cause de l’ampleur des incendies. Ce n’est pas un feu de forêt comme on les connaît autour du bassin méditerranéen chaque été. C’est bien au-delà. Il se pourrait que ça soit des actes prémédités. Bien sur il y a des conditions climatiques, la canicule, il y a tout le bouleversement climatique que connaît toute la Méditerranée, mais cette conjoncture a été exploitée pour amplifier le problème. Même s’il y avait eu deux Canadairs, comme certains voisins dont le Maroc, même s’il y en avait cinq ou même dix le problème n’aurait pas significativement changé. C’est une destruction de masse, c’est un acte terroriste de masse.

La concomitance des départs de feu est frappante. Tout le monde a compris qu’il y avait quelque chose qui n’était pas de l’ordre du naturel, mais qu’il y avait des actes volontaires, profitants de la canicule et des feux habituels. Maintenant il va falloir attendre pour voir quelles organisations auraient pu exploiter cette conjoncture pour poser un acte de destruction de masse comme celui-là. Il y a bien eu un discours du président, il a parlé de deux groupes mais sans les nommer. La menace a été clairement dénoncée mais pas nommée et en tout cas pas identifiée pour l’instant.

Les accusations du président vous paraissent crédibles ?

Bien sûr, vu la concomitance des feux, leurs nombres et aussi les témoignages qui remontent au niveau des communes et des villages. Il y a déjà de nombreux témoignages de populations locales qui, les premières, ont trouvé des traces de pneus près des départs de feu. Ce qu’a déclaré hier le président n’est pas n’est pas de l’ordre du discours complotiste comme peut l’avoir le régime d’habitude, qui accuse régulièrement la main de l’étranger, etc. On est dans quelque chose qui est corroboré par des témoignages partout, dans tous les départements.

Je pense qu’il faut être attentif à ces crimes, à ces actes de destruction de masse qui sont complètement inédits, non-conventionnels. Le mode opératoire est complètement inhabituel et c’est ça qui sera difficile à comprendre, à décrypter dans la durée. Il faudra faire la part des choses et ça ne sera pas facile dans un pays où existent de nombreux points de tensions, avec la Kabylie, le Hirak, un régime faible. La conjoncture régionale est aussi inhabituellement tendue avec le Maroc, avec Israël, la Libye et le Mali.