Avancée des talibans en Afghanistan : « Tout le monde semble surpris, mais c’était écrit », assure Georges Lefeuvre

INTERVIEW La percée soudaine du mouvement fondamentaliste islamiste après le retrait de troupes étrangère présentes depuis 20 ans sur le sol afghan, interroge

Propos recueillis par Marie De Fournas
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Les talibans, désormais maîtres de plus d'un quart des capitales provinciales d'Afghanistan, ont conquis depuis mai de vastes portions du territoire, à la faveur du retrait des forces américaines et de l'Otan, quasiment achevé.
Les talibans, désormais maîtres de plus d'un quart des capitales provinciales d'Afghanistan, ont conquis depuis mai de vastes portions du territoire, à la faveur du retrait des forces américaines et de l'Otan, quasiment achevé. — Mohammad Asif Khan/AP/SIPA
  • Depuis que les Etats-Unis ont débuté le retrait de leur troupe en Afghanistan, les talibans mènent une offensive éclaire dans tout le pays, que l’armée gouvernementale peine à stopper.
  • Si le basculement semble brutal, il était pourtant prévisible depuis l’accord de Doha signé en décembre dernier entre les talibans et les Etats-unis.
  • L’avenir semble encore incertain pour l’Afghanistan qui pourrait voir son régime politique basculer d’une république à un émirat régi par la charia.

EDIT : cet article a été publié le 12 août, alors que les Talibans n'avaient pas encore pris possession de la capitale Kaboul. Nous le republions aujourd'hui car il donne des clés et explications pour comprendre la situation afghane actuelle et à venir.

Depuis le début du retrait des troupes américaines et de l’Otan en Afghanistan le 1er mai dernier, d’intenses combats ont éclaté entre les talibans et les forces gouvernementales du pays. Ces derniers jours, le mouvement fondamentaliste islamiste semble prendre le dessus sur l’armée afghane. S’étant déjà emparés de Kunduz, la grande ville du nord-est, ainsi que de huit autres capitales provinciales, ils semblent inarrêtables dans leur conquête du territoire. Alors que pendant 20 ans l’Afghanistan est resté sous le contrôle de la République islamique et des forces étrangères, ce basculement soudain interroge.

Le 2 août dernier, le président afghan Ashraf Ghani a imputé la dégradation de la situation militaire à travers le pays à la « brusque » décision des États-Unis de retirer l’ensemble des soldats américains du pays. Mais de son côté, Joe Biden a assuré qu’il ne regrettait pas sa décision de faire partir l’ensemble de ses troupes d’ici le 31 août et a incité les Afghans à trouver « la volonté de se battre ». En réalité, la situation dans laquelle se trouve le pays est liée à différents facteurs selon Georges Lefeuvre, anthropologue, chercheur associé à l’IRIS spécialiste de l’Afghanistan et ex-conseiller politique de la Délégation de l’Union européenne au Pakistan.

Pourquoi les talibans semblent-ils gagner si facilement certaines villes ?

Certains chefs de tribus préfèrent s’arranger avec les talibans qu’avec les Américains qui n’avaient plus très bonne presse depuis plusieurs années. En effet, en 2014, lorsque le nombre de soldats étrangers en Afghanistan a été drastiquement réduit à 10.000 hommes, ce n’était pas assez pour contrôler le pays au sol. La guerre s’est donc faite par voie aérienne et les bombardements visant le mouvement taliban ont fait des dommages collatéraux chez les civils. Les Talibans sont avant tout des Afghans et les chefs de certaines tribus pensent qu’il y aura sûrement moyen de s’arranger avec eux par la suite. Ils conseillent donc aux jeunes de rendre les armes plutôt que de se battre et risquer de mourir.

Au moins 75 % du pays est rural et la population y a plutôt un mode de vie traditionnel. Beaucoup ne sont pas forcément choqués par la loi et la charia vues par les talibans. La vraie peur est citadine et est surtout présente à Kaboul.

En continuant comme ça, les talibans vont-ils rapidement s’emparer de tout le pays ?

La technique adoptée par les talibans est vieille comme Confucius. C’est d’ailleurs la même qu’ils ont menée entre 1994 et 1996 pour prendre le pays. Ils s’installent dans les campagnes où ils sont globalement acceptés par les populations parce qu’il n’y a pas de choc de culture et cela leur permet d’asphyxier le commerce avec les plus grandes villes qui finissent par tomber.

Cependant si en 1996, ils sont parvenus à prendre facilement Kaboul, le contexte était différent. La capitale ne comptait que 2 millions d’habitants, plutôt âgés en moyenne et fatigués par des années de guerre civile. Aujourd’hui, Kaboul compte 5 millions d’habitants, dont la moitié environ à moins de 30 ans. Ils se sont construits dans la modernité, s’informent, sont sur les réseaux… Ils n’accepteront sûrement pas aussi facilement de tomber sous le joug des Talibans.

Y a-t-il eu un couac dans le retrait des troupes américaines qui explique la situation actuelle ?

Tout le monde semble surpris aujourd’hui de ce qui est en train de se passer, mais c’était écrit. Et bien avant le retrait récent des troupes américaines. Tout a commencé en décembre 2018 au début des négociations de Doha qui se sont faites sans le gouvernement afghan. Ce n’est pas un accord de paix qu’ont négocié les Etats-Unis avec les talibans, mais un accord de retrait des troupes américaines, car c’était une promesse électorale de Donald Trump lors de sa campagne. Quand les talibans ont compris qu’il était prêt à tout pour ramener les boys à la maison, ils ont poursuivi les négociations sans jamais reculer.

En 2020, l’accord de Doha stipule que les troupes américaines doivent être parties le 1er mai 2021. En échange, les talibans s’engagent à ne pas attaquer les troupes étrangères durant leur retrait. Ce qu’ils ont respecté. Dans cet accord il y a aussi un alinéa par lequel les Etats-Unis s’engagent à demander au Conseil de sécurité des Nations Unies d’approuver cet accord. C’est le cas le 10 mars 2020 par un vote de la Résolution n° 2315 à l’unanimité des 15 membres du Conseil. Lorsqu’un an plus tard, Joe Biden veut revoir les termes des accords de Doha qu’il n’aurait pas négocié de cette façon, les talibans lui font savoir par le secrétaire général de l’ONU que ce n’est pas possible puisque l’accord a déjà été approuvé par les Nations Unies. Les Américains n’ont plus d’autre choix que la reddition sans condition, annoncée par le président Biden depuis la Maison Blanche le 14 avril. Et puisque l’accord de Doha engage toute la Coalition internationale de 39 pays en Afghanistan, c’est aussi les forces de l’OTAN qui doivent se soumettre à cette reddition.

Quel avenir politique pour le pays ?

Si les talibans ont tenu parole en n’attaquant pas les Américains, ils ont continué leur guerre politique contre le régime d’Ashraf Ghani qu’ils ne reconnaissent pas. Le but des talibans est de rétablir l’émirat islamique qui est en contradiction absolue avec l’actuelle république islamique. Tout simplement parce qu’un émirat remplace la constitution par la charia. C’est aussi un régime dans lequel il n’y a pas besoin d’élection puisque l’émir, le commandeur des croyants, a assez d’inspiration divine pour nommer lui-même les hauts fonctionnaires. Ce ne sont pas deux forces politiques qui essaient de négocier et n’y arrivent pas, ce sont deux concepts qui s’excluent l’un l’autre. Il ne peut pas y avoir de négociation entre un émirat islamique et une république islamique. Les vraies négociations commenceront quand le dernier soldat étranger aura quitté le pays.

Quels risques pour le pays ?

Contrairement à la période 1996-2001 où les talibans étaient très isolés et n’avaient pas de représentation diplomatique dans le reste du monde, ils sont aujourd’hui les champions de la négociation et très à l’aise dans les palais internationaux. Ce n’est donc pas dans leur intérêt de kidnapper des femmes pour les marier de forces ou encore de tuer des afghans qu’ils jugent collaborationnistes. Il est cependant difficile d’affirmer que cela n’arrivera pas dans certaines campagnes. Si la direction des talibans ne parvient pas à retenir les militants de base et que de nombreuses exactions sont commises, cela pourrait mener à une guerre civile.