Madagascar : Que sait-on de cette affaire de coup d’Etat déjoué impliquant deux Français ?

DIPLOMATIE Le gouvernement malgache a arrêté deux Français qu’il accuse d’être impliqués dans un projet d’assassinat du président Andry Rajoelina

Marie de Fournas avec AFP
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Le 29 mai 2019, le président MAcron avait reçu le président malgache Andry Rajoelina à l'Elysée.
Le 29 mai 2019, le président MAcron avait reçu le président malgache Andry Rajoelina à l'Elysée. — PATRICK GELY/SIPA
  • Le 20 juillet dernier, plusieurs personnes dont deux Français ont été arrêtés par les autorités malgaches, soupçonnés d’avoir voulu participer à un coup d’Etat.
  • Les raisons de cette tentative d’assassinat sont encore méconnues, mais l’implication de la France dans cette affaire pose question, ce que le président malgache n’a pas manqué de soulever ce dimanche.
  • En fonction des résultats de l’enquête, les relations entre les deux pays pourraient bien se tendre.

La France est-elle impliquée dans une tentative de coup d’Etat à Madagascar ? Andry Rajoelina, le président de ce pays d’Afrique subsaharienne s'est interrogé ce dimanche, après l’arrestation de deux Français en juillet, soupçonnés avec une vingtaine d’autres personnes d’avoir voulu l’assassiner. « 20 Minutes » fait le point sur une affaire aux contours encore flous.

Que s’est-il passé ?

Le 20 juillet dernier, plusieurs étrangers et Malgaches ont été arrêtés « dans le cadre d’une enquête pour atteinte à la sûreté de l’État », ont indiqué la justice et le gouvernement de Madagascar. « Selon les preuves matérielles en notre possession, ces individus ont échafaudé un plan d’élimination et de neutralisation des diverses personnalités malgaches dont le chef de l’État », avait déclaré la procureure générale Berthine Razafiarivony devant la presse.

Le ministre de la Sécurité publique Fanomezantsoa Rodellys Randrianarison, a assuré que « des documents officiels qui prouvent leur implication » avaient été saisis. Parmi les six personnes interpellées ce jour-là se trouvent deux Français. Après leur audition par une juge le mercredi 4 août, ils ont été placés en détention provisoire avec cinq autres suspects.

Qui sont ces deux Français arrêtés ?

« Parmi les cerveaux de l’assassinat figure un colonel français qui a commandé des régiments au Tchad, au Kosovo et en Afghanistan », a déclaré dimanche Andry Rajoelina lors d’une intervention sur les chaînes publiques de télévision. Ce colonel, c’est Philippe F., retraité de l’armée française et qui se serait installé dans l’Ile début 2020, selon plusieurs sources. Jusqu’en juin dernier, il se trouvait à la tête d’une société d’investissement et de conseil pour les investisseurs internationaux à Madagascar.

Son avocat Me Etienne de Villepin a affirmé que son client était « au-dessus de tout soupçon ». « Mon client n’a jamais eu aucune velléité politique à Madagascar », a-t-il insisté, précisant que Philippe F. prévoyait de rentrer définitivement en France. « Un déménagement prévu de longue date, comme l’attestent différents documents, bien avant son arrestation dans la zone internationale de l’aéroport » d’Antananarivo, ajoute-t-il. Le conseil a également précisé qu’un container appartenant à Philippe F., ainsi qu’une caméra GoPro et un téléphone portable avaient été saisis « sans révéler jusqu’ici aucun élément ».

Le fonds d’investissement que dirigeait Philippe F. avait été lancé en décembre 2020 par Paul R., rapporte Le Monde. Il se trouve que Paul R. est le second Français interpellé par les autorités malgaches. Tout comme Philippe F., il est passé par l’école Saint-Cyr. Né en 1963, il était capitaine lorsqu’il a quitté la gendarmerie en 1994, selon une source de la gendarmerie française. Paul R. connaît par ailleurs le président Rajoelina, puisqu’il a été son conseiller diplomatique jusqu’en 2011. Sur son profil Linkedin, il se présente désormais comme le Conseiller de l’Archevêque d’Antananarivo. Cependant, le religieux a pris ses distances avec cette affirmation, expliquant ne pas être « responsable de personnes utilisant son nom sans un mandat exprès ». Andry Rejoalina s’est également interrogé sur ce statut. « Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai reçu une lettre du Vatican en signe de solidarité après ce projet d’assassinat », a assuré le président malgache.

Pourquoi le président Andry Rajoelina aurait-il été visé ?

Parmi les personnes mises en examen dans ce projet déjoué d’assassinat, figurent de nombreux hauts responsables de l’armée. « Si on veut me tuer, c’est à cause de mon engagement à protéger notre nation », a affirmé le chef de l’Etat de Madagascar dimanche, ajoutant que « la divergence de points de vue ne justifie pas un meurtre ». Elu en 2018, celui que l’on a surnommé « TGV » pour son côté fonceur, a remporté les élections sénatoriales en décembre. Il a depuis la mainmise sur l’ensemble des leviers politiques du pays.

Dans l’opposition, Rivo Rakotovao, ancien président par intérim du pays, a cependant condamné « toute tentative d’assassinat, que ce soit contre les dirigeants ou contre quiconque ». « Il ne faut pas profiter de cette situation pour mettre à mal la démocratie à Madagascar », a-t-il également mis en garde, alors que Andry Rajoelina fait l’objet de vives critiques concernant notamment la liberté de la presse. Reporters sans frontières affirme que ces derniers mois, les journalistes ont subi des pressions, intimidations et menaces, notamment lorsqu’ils s’intéressaient à des sujets traitant de la pandémie et de la famine actuelle dans le Sud de l’île.

Quelles conséquences pourrait avoir cet événement sur les relations entre la France et Madagascar ?

« Le peuple malgache est inquiet. Le fait de savoir que son président est menacé par un certain nombre de forces étrangères notamment. C’est une vraie inquiétude », a déclaré le 22 juillet dernier sur RFI Patrick Rajoelina, le conseiller spécial du président malgache. Mais pour l’instant, plus de dix jours après l’arrestation des deux Français, la question reste encore en suspens. « Il faut attendre les résultats de l’enquête qui va révéler s’il s’agit d’un acte isolé ou non. C’est l’enquête qui va répondre à tout ça », a indiqué le président Andry Rajoelina.

« A qui profite le crime ? Est-ce que ce petit groupe de personnes est isolé ou est-ce que cela procède d’une véritable machination ? », s’interroge aussi Patrick Rajoelina. Si l’acte est isolé, les conséquences seront a priori minimes. En revanche, si les conclusions de l’enquête sont différentes, les relations avec la France pourraient se tendre. Or pour Me Etienne de Villepin, l’avocat de Philippe F., son client servirait de « faire valoir pour le gouvernement malgache, pour lequel il est intéressant d’impliquer un Français dans le contexte d’une situation économique et sanitaire catastrophique, déviant ainsi l’attention des gens ».

Pour l’instant, si le président Andry Rajoelina s’est interrogé sur l’implication de la France dans cette affaire, il a également assuré qu’il n’avait « pas de problème personnel » dans ses « relations avec la France ».