Double tour de verrou au Tibet

CHINE Cinquante ans après l'insurrection antichinoise du 10 mars et un an après la révolte de Lhassa, la situation n'a pas avancé d'un iota au Tibet. De notre correspondante à Pékin.

Hélène Duvigneau, à Pékin

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Devant une caserne, à Lhassa: «Célébrons chaleureusement le 50e anniversaire de la révolution démocratique  du Tibet».
Devant une caserne, à Lhassa: «Célébrons chaleureusement le 50e anniversaire de la révolution démocratique du Tibet». — DR

Parmi les nombreux anniversaires qui émaillent l’année 2009 en Chine, celui du 10 mars 1959, date du soulèvement antichinois de Lhassa et de l’exil du dalaï lama, fait figure de cauchemar pour le régime. Surtout depuis qu’un second anniversaire s’est greffé sur le premier: celui des émeutes urbaines de Lhassa, qui, le 14 mars 2008, avaient dégénéré en violences et en vastes soulèvements populaires.

 

Quel bilan tirer aujourd’hui? D’abord, le Tibet et les régions tibétaines sont sous un couvre-feu qui ne dit pas son nom. Les agences de voyage ont stoppé net l’organisation de séjours à Lhassa pour les étrangers, même si Pékin assure le contraire. Les zones de peuplement tibétain sont quadrillées par les convois de blindés, officiellement pour éviter des troubles. Ce qui n’a pas empêché l’explosion de bombes artisanales, sans victime, rapportée ce lundi matin par les médias chinois. Pour Claude Levenson, auteur de nombreux ouvrages sur le Tibet, «ce qui se passe là-bas rappelle un pays occupé».

Haute tension

Dans des zones sensibles du Sichuan, Internet et SMS sont en «maintenance» momentanée, tuant dans l’œuf toute velléité de rébellion. Revenu de Lhassa où il a passé deux mois, Olivier dit avoir vu la situation se dégrader de jour en jour. «Des militaires sont apparus à chaque coin de rue. Les Tibétains ont peur. Au moindre accrochage avec un policier, leur situation peut tourner au drame.» Dans les rues, des banderoles de slogans ont fleuri: «Demain le Tibet sera encore meilleur», «Célébrons chaleureusement le 50e anniversaire de la révolution démocratique du Tibet». Selon Olivier, elles auraient été décrochées lors du passage de journalistes étrangers emmenés par Pékin, mi-février.

 
Intransigeance
 

En haut lieu, la rhétorique n’a pas évolué depuis un an. Lundi à la télévision, le président Hu a appelé à bâtir une «grande muraille solide contre le séparatisme». Un livre blanc sorti le 2 mars accuse les gouvernements occidentaux d’attiser les tensions au Tibet. «C’est la litanie du complot international qui revient», observe Françoise Robin, professeur à l’Inalco. Elément nouveau selon elle, la voix de Pékin trouverait «de plus en plus de thuriféraires en Occident».

 

Tsering Shakya, historien tibétain exilé au Canada, juge ce retour en force de la propagande comme le constat d’un échec. «Pékin estime qu’il n’a pas les moyens de gagner sur les Tibétains et qu’aucune politique ne les apaisera. Il préfère donc renforcer la sécurité plutôt que de résoudre les griefs de la population.» Résultat, les Tibétains apparaissent comme des terroristes potentiels aux yeux des Chinois han, et vivent très mal la diabolisation du dalaï lama. «Le sentiment identitaire tibétain se radicalise», remarque Françoise Robin. «Les poèmes diffusés sur Internet sont très éloquents, on y parle de justice, de vérité et des héros morts l’an dernier.» La crise économique, terreau des révoltes en Chine, n’est sans doute pas étrangère à cette crispation autoritaire, même si elle n’est pas le seul facteur des tensions. Céder sur le Tibet, c’est risquer d’ouvrir la voie à d’autres revendications. Le pouvoir mise donc sur la fibre nationaliste pour éloigner les critiques internes.