« Projet Pegasus » : L’affaire d’espionnage risque-t-elle de dégrader les relations franco-marocaines ?

DIPLOMATIE Pour l’heure, le Maroc nie en bloc toute accusation d’espionnage sur des journalistes français, malgré les preuves avancées par les médias et organisations

Marie De Fournas

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Le roi du Maroc Mohammed VI et le président français Emmanuel Macron. L'état des relations entre le Maroc et la France pose question après les révélations de l'affaire d'espionnage Pegasus.
Le roi du Maroc Mohammed VI et le président français Emmanuel Macron. L'état des relations entre le Maroc et la France pose question après les révélations de l'affaire d'espionnage Pegasus. — Christophe Archambault/AP/SIPA
  • Le Maroc est accusé d’avoir utilisé un logiciel espion pour cibler notamment des journalistes français en raison de leurs activités et des positions qu’ils ont pu prendre vis-à-vis du gouvernement marocain.
  • Certaines voix en Europe et en France se sont déjà élevées pour dénoncer ces agissements s’ils se révélaient vrais, ce que nie le Maroc.
  • Cependant, à part si cet espionnage venait à toucher des personnalités politiques françaises, peu de chance que les relations entre la France se dégradent significativement.

C’est peut-être l’une des plus grosses révélations d’espionnage depuis l’affaire Snowden. Selon une enquête publiée ce dimanche dans plusieurs médias, des pays clients de l’entreprise israélienne NSO, ont utilisé son logiciel espion Pegasus pour pénétrer dans les portables de personnalités politiques, des journalistes ou encore de militants des droits humains. « Le Maroc, en tant que client de NSO a utilisé ce logiciel pour cibler des journalistes français en raison de leurs activités et des positions qu’ils ont pu prendre vis-à-vis du gouvernement marocain », affirme ainsi Katia Roux, responsable plaidoyer liberté à Amnesty international France qui a analysé les téléphones portables ciblés par Pegasus.

Or le droit international est clair : la surveillance numérique ciblée de défenseurs des droits humains, journalistes, ou personnalité de la société civile est illégale dès lors qu’elles sont visées pour leurs activités. Pour qu’elle soit légale, cette surveillance doit être proportionnée, légitime et nécessaire. « Si on ne peut pas prouver que ces critères sont remplis, la surveillance est illégale. Or le Maroc n’a pas fourni d’élément à ce sujet », indique Katia Roux.

Beaucoup d’intérêts mutuels en jeux

Le Maroc nie en bloc toutes accusations d’espionnage abusif, alors qu’Amnesty international affirme détenir « des preuves tangibles et irréfutables ». Cette attitude pose question quant à l’évolution des relations entre le Maroc et la France qui « ont beaucoup d’intérêts mutuels et de coopérations à différents niveaux, tels que l’immigration, investissement, contrôle des réseaux terroristes, questions du Sahara, ou encore le rôle de médiation de la France pour le Maroc en Europe », énumère Pierre Vermeren, chercheur spécialiste du Maghreb détaché au CNRS.

D’autant que les relations entre les deux pays ne sont déjà plus aussi excellentes qu’avant. « C’est principalement lié au fait que le gouvernement français depuis François Hollande souhaite rétablir de bons rapports avec l’Algérie. Or le Maroc qui est en guerre froide depuis très longtemps avec ce pays n’apprécie pas tellement cette orientation », souligne l’auteur de l’ouvrage Le Maroc en 100 questions : Un royaume de paradoxes.

« Peut-être des réactions symboliques, mais pas de rappel d’ambassadeurs »

Cependant, il y a peu de risque selon l’expert que ces révélations aient un réel impact diplomatique. « Si cette affaire d’espionnage ne concerne que des journalistes et des chercheurs, cela n’intéressera pas grand monde à part la justice et ça n’aura pas de conséquences politiques entre la France et le Maroc », assure-t-il prenant l’exemple des Etats-Unis qui avaient été accusés d’espionner Angela Merkel sans que cela ne crée pour autant d’incident diplomatique.

« Pour le Maroc c’est un peu plus dangereux mais le pays est tout de même très lié aux Etats-Unis, à Israël, l’Arabie saoudite et à la France. Il y aura donc peut-être des réactions symboliques, mais pas de rappel d’ambassadeurs. » Ce lundi, la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen a ainsi déclaré que si elle était avérée, l’affaire était « complètement inacceptable », sans pour autant évoquer de sanction. Le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a également dénoncé des « faits extrêmement choquants ».

Pour l’instant, les médias qui ont révélé le projet Pegasus ont indiqué que le service de sécurité marocain avait utilisé le logiciel pour viser une trentaine de journalistes et de patrons de médias français. Mais d’autres révélations doivent tomber cette semaine. « Cela pourrait avoir des conséquences si cela concernait des personnalités de premier plan de l’Etat français comme le président Macron, le Premier ministre ou le ministre de la Défense par exemple, affirme Pierre Vermeren. Cela ferait un refroidissement de plus entre le Maroc et la France, mais pas de conséquences majeures non plus à mon avis. »

Une justification toute trouvée pour le Maroc

Pour Amnesty International, le fait que le Maroc nie les accusations d’espionnage est tout de même révélateur. « Cela ne vaut pas comme une justification, il faut apporter des éléments pour étayer, lance Katia Roux. La position du Maroc est problématique. Le gouvernement marocain devrait au contraire enquêter, faire preuve de transparence et répondre aux demandes d’informations sur les contrats passés avec NSO. »

Pour autant, la ligne de défense du pays est potentiellement déjà toute trouvée. En effet, NSO affirme officiellement que ses technologies sont utilisées par ses clients uniquement dans la lutte contre le terrorisme ou la criminalité. « Le Maroc se présente en champion de la lutte contre le djihadisme et le terrorisme islamiste. Dans ce rôle-là, il est tout à fait crédible. Donc le fait qu’il utilise ces outils-là était connu et il pourrait jouer là-dessus pour se défendre c’est sûr », parie Pierre Vermeren.

Amnesty International demande cependant à ce que NSO « mette fin à ses contrats avec les pays qui utilisent à mauvais escient cette technologie ». L’organisation demande également à ce qu’un « cadre réglementaire approprié et matière de droit humain pour réguler l’industrie de la surveillance » soit mis en place et qu’en attendant « un moratoire mondial sur la vente et le transfert d’équipement de surveillance soit appliqué ».