La CPI accusée de déstabiliser le Soudan

DECRYPTAGE En lançant un mandat d'arrêt contre le président Omar el-Béchir, elle a ravivé, involontairement, les tensions au Darfour. A-t-elle eu raison?

Maud Descamps et Faustine Vincent

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"Nous sommes tous avec toi", pouvait-on lire sur des milliers d'affiches à l'effigie du président, distribuées à la foule compacte. Des photos du procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, barrées d'un X rouge jonchaient le sol, piétinées par les milliers de personnes présentes.
"Nous sommes tous avec toi", pouvait-on lire sur des milliers d'affiches à l'effigie du président, distribuées à la foule compacte. Des photos du procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, barrées d'un X rouge jonchaient le sol, piétinées par les milliers de personnes présentes. — Ashraf Shazly AFP

La CPI sanctionne, el-Béchir riposte. A peine le mandat d'arrêt lancé contre le président soudanais, les organisations humanitaires au Darfour se voyaient remettre un avis d'expulsion du pays. Une manière pour Omar el-Béchir de montrer qu'il ne se pliera pas à la justice internationale. Une réponse politique à une décision juridique qui risque de mettre en danger les 4 millions d'habitants du Darfour.

Principes juridiques et réalité politique

Malgré cela, difficile de reprocher à la Cour pénale d'avoir fait son travail. Bien que la réaction des autorités soudanaises était attendue, la cour est allée au bout de sa démarche. «La CPI est un organisme indépendant qui prend des décisions juridiques détachées de la réalité politique», explique Philippe Hugon, chercheur à l'Iris et spécialiste de l'Afrique. «Et cela peut donner lieu à des maladresses.»
 
Des maladresses qui aboutissent à de fortes tensions. D'un côté les organisations de défense des Droits de l'homme se félicitent de cette «victoire juridique», de l'autre, la Ligue arabe et l'Union africaine, qui soutiennent le président soudanais, dénoncent une menace pour la paix dans la région. Mais comme l'explique Simon Foreman, président de la Coalition française pour la CPI, «il ne faut pas opposer la paix et la justice. On n'obtient pas l'un en sacrifiant l’autre. On avait eu le même débat quand on a voulu arrêter Charles Taylor (Libéria, ndlr). Tout le monde disait que ça mettrait en danger le processus de paix. Or, ça n'a pas été le cas».
 
Bras de fer dans le vide

Pourtant, l'Union africaine a demandé à la CPI de faire marche arrière. «Impossible, rétorque Philippe Hugon, la CPI ne peut modifier ses décisions sous pressions du politique. Cela remettrait gravement en question le principe de séparation des pouvoirs». En attendant, le Darfour en subit les conséquences. Les humanitaires ont quitté le pays. Des hôpitaux ont fermé (lien). «A court terme, il y a toujours des soubresauts, du chaos. On assiste aujourd’hui à un bras de fer et à des chantages. Nous ne sommes pas surpris. Mais ce n'est pas parce qu'il y a du chantage qu'il faut renoncer à la justice», répond Simon Foreman en soulignant que si el-Béchir bénéficie d'un mouvement de solidarité, «le président soudanais n'est pas inamovible.»
 
Néanmoins, la possibilité d'une arrestation d'Omar el-béchir est quasiment nulle. «La CPI n'a pas de forces sur le terrain pour mettre à exécution sa décision, explique Philippe Hugon, de toute façon une arrestation de Béchir poserait un véritable problème diplomatique et la CPI le sait.» En effet, le président soudanais bénéficie du soutien de nombreux alliés tels que la Russie, la Chine, en plus de la Ligue arabe et de l'Union africaine. Concrètement, El-Béchir a donc peu de chance de se retrouver derrières les barreaux, mais pour Simon Foreman le message de la CPI est passé: «Le renforcement de la justice internationale.»