Israël : Qui est Naftali Bennett, le nouveau Premier ministre ultrasioniste aux multiples casquettes ?

GOUVERNEMENT Treizième Premier ministre de l’Etat hébreu, le nouveau chef du gouvernement arrive au pouvoir après 12 ans de règne de Benyamin Netanyahou

Marie De Fournas

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Naftali Bennett, le portait — 20 Minutes
  • Avant de faire son entrée en politique, le nouveau Premier ministre israélien, Naftali Bennett, s’est fait connaître par ses actions militaires et comme chef d’entreprise devenu richissime.
  • Chef d’un parti d’extrême droite et issu du sionisme religieux, Naftali Bennett reste plus ouvert et moderniste que certaines personnalités politiques issues de ces mouvances.
  • Le risque de faire exploser la coalition en prenant des décisions trop radicales devrait modérer la politique de ce nouveau chef de gouvernement.

Militaire, homme d’affaires, député, ministre à maintes reprises avant de finalement devenir, dimanche 13 juin, Premier ministre israélien… A seulement 49 ans, Naftali Bennett n’enfile pas sa première casquette. Avec seulement sept sièges au Parlement pour son parti nationaliste de droite Yamina, il vient d’être propulsé à la tête du gouvernement pour deux ans. « Du jamais vu en Israël », souligne Frédéric Encel, maître de conférences à Science Po et auteur de L’Atlas géopolitique d’Israël (Autrement). Figure peu connue du grand public en Occident, le successeur de  Benyamin Netanyahou aurait, selon l’expert, certains atouts lui permettant de remporter l’adhésion d’une large partie des Israéliens, notamment chez les jeunes.

« C’est à la fois un héros de guerre et un entrepreneur qui a réussi », assure Frédéric Encel. Avant d’entrer en politique, Naftali Bennett a en effet été mobilisé dans les commandos Maglan et engagé dans l’offensive israélienne contre le Hezbollah au Liban en 1996. Visionnaire, il investit en 1999 dans la start-up Cyotta, spécialisée dans la lutte contre la fraude sur Internet. Il la revend en 2005 pour 145 millions d’euros. « C’est un homme d’affaires, un chef d’entreprise. Il croit en les vertus du libéralisme économique. Il est pour l’Etat minimal, l’ultralibéralisme et la concurrence effrénée », commente Samy Cohen, directeur de recherche émérite à Science Po, auteur de l’ouvrage Israël, une démocratie fragile (Fayard).

Ultrasioniste mais moderniste

C’est après ce joli coup que Naftali Bennett fait son entrée en politique en 2006. Il rejoint le Likoud et devient chef de cabinet de Benyamin Nétanyahou, qui a remarqué son talent et son énergie. Mais rapidement, le nouvel arrivant prend ses distances et les rapports entre les deux hommes se tendent, car Naftali Bennett se voit déjà comme futur Premier ministre. En 2012, il prend la tête du parti d’extrême droite Le Foyer juif et remporte 12 sièges aux élections législatives de 2013. Un score remarquable pour un tel parti. Il devient alors un adversaire direct de Benyamin Nétanyahou. « C’était un concurrent sérieux pour la conquête des voix de droite et des colons », explique Samy Cohen.

Jusqu’en 2019, il enchaîne les postes de ministre au sein des gouvernements de Netanyahou. Ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Emploi en 2012. Ministre de l’Education et de la Diaspora de 2015 à 2019. Il s’impose, à cette période, comme une figure de l’ultrasionisme. S’il porte la kippa et respecte le chabbat, Naftali Bennett n’en reste pas moins issu de la mouvance du sionisme religieux « la moins extrémiste et la plus moderniste », assure Samy Cohen. « Il se montre par exemple plus ouvert sur l’intégration de la communauté LGBT ou encore des laïques. D’ailleurs, sa femme est laïque et la numéro 2 de son parti », souligne l’expert. « C’est aussi la première fois qu’on a un Premier ministre qui n’est pas un idéologue, c’est-à-dire qui n’a pas baigné dans l’idéologie fondatrice de l’Etat d’Israël comme ses prédécesseurs. Il a un côté cool », observe Frédéric Encel.

Contraint de se policer sur la question de l’annexion de la Cisjordanie

Naftali Bennett n’en demeure pas moins un ultranationaliste favorable à l’annexion de la Cisjordanie (ou du moins de la zone C, qui représente 60 % de ce territoire) et opposé à la reconnaissance d’un Etat palestinien. Mais le nouveau Premier ministre ne risque a priori pas de faire de vagues. « D’abord parce qu’il risquerait de faire éclater la coalition. Or, cela signifierait de nouvelles élections alors que son image est actuellement écornée auprès de ses électeurs en raison de son alliance avec un parti de gauche. Ensuite, cela ouvrirait un conflit frontal avec Joe Biden, favorable à une solution à deux Etats, alors qu’il souhaite rétablir de bonnes relations avec les Etats-Unis », explique Samy Cohen.

« C’est quelqu’un dont la priorité n’est pas l’antagonisme avec les Arabes. Sa priorité, c’est que l’Etat d’Israël, le plus majoritairement juif et le plus puissant possible, puisse dire à ses compatriotes et aux Etats arabes voisins : "Vous pouvez ne pas nous aimer, mais ne nous faites pas la guerre, car cela vous coûtera toujours trop cher parce que nous seront toujours les plus forts" », analyse Frédéric Encel, prédisant que Naftali Bennett sera un Premier ministre « modéré » et « policé ».

« Un opportuniste parfait et une vraie girouette »

Pour autant, la position de Naftali Bennet à la tête du gouvernement promet de ne pas être sans remous. Les attaques de l’opposition, maintenant représentée par Benyamin Netanyahou, ont d’ailleurs commencé et pour cause. « Le succès de Naftali Bennett n’est pas l’aboutissement d’une carrière politique extraordinaire. Il n’y a pas de faits marquants que l’on peut retenir. Il s’est simplement retrouvé dans un contexte qui a joué en sa faveur, à savoir jouer la balance entre Yaïr Lapid et Benyamin Nétanyahou », constate Samy Cohen, qui le décrit comme « un opportuniste et une vraie girouette qui a fait tantôt miroiter à Benyamin Nétanyahou qu’il allait le rejoindre, tantôt à Yaïr Lapid ». Sa légitimité pourrait donc être remise en cause.

D’autant que les défis qui l’attendent sont de taille. Pour Frédéric Encel, ils seront avant tout sociaux. « 30 % des gens ne mangent pas à leur faim en Israël. Les citoyens veulent être nourris, mais aussi logés et éduqués correctement. » Il devra par ailleurs redorer son blason à l’international. « A cause de son côté va-t-en-guerre, il n’a pas l’image d’un négociateur posé et réfléchi, constate Samy Cohen. Mais il est fort probable qu’il mette de l’eau dans son vin pour entretenir de bonnes relations avec l’Egypte ou encore améliorer les rapports entre Israël et la Jordanie. »

Le directeur de recherche craint cependant qu’il ne mène à bien un projet qui lui tient à cœur depuis 2013 : faire voter une loi permettant de contourner les décisions de la Cour suprême. Au même titre que le Conseil constitutionnel en France, cette cour décide si les lois votées par le gouvernement sont conformes avec les lois fondamentales. Avec trois partis de droite au sein de la coalition favorables à ce changement, Naftali Bennett pourrait arriver à ses fins.