Joe Biden en Europe : « Les Européens redeviennent ce qu’ils étaient avant, c’est-à-dire des alliés »

INTERVIEW Pour Jean-Eric Branaa, auteur d’une biographie de Joe Biden, il ne faut pas sous estimer le symbole de cette première visite en Europe

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Joe et Jill Biden à leur arrivée au Royaume-Uni, mercredi.
Joe et Jill Biden à leur arrivée au Royaume-Uni, mercredi. — Patrick Semansky/AP/SIPA
  • Pour la première fois depuis le début de son mandat présidentiel, Joe Biden part en tournée internationale. Et c’est en Europe que cette première sortie a lieu à partir de ce mercredi.
  • G7, Otan, Poutine… : le planning de Joe Biden est bien chargé cette semaine.
  • Le président américain va pouvoir montrer qu’il est « un vrai diplomate », d’après Jean-Eric Branaa, spécialiste des Etats-Unis.

C’est peu de dire que le programme de Joe Biden pour sa première tournée à l’étranger, en Europe, est copieux. Coup sur coup le président américain est attendu pour une rencontre avec Boris Johnson ce jeudi, le sommet du G7 en Cornouailles (Royaume-Uni), le sommet de l’Otan à Bruxelles et une rencontre avec le président russe Vladimir Poutine, à Genève. 20 Minutes fait le point sur ce que l’on peut attendre de cette séquence internationale avec Jean-Eric Branaa, maître de conférences à Paris II et auteur d’une biographie de Joe Biden (Ed. Nouveau monde).

On a beaucoup dit que l’Europe n’était plus au cœur des préoccupations américaines, pourtant c’est sur le Vieux Continent que Joe Biden fait son premier voyage officiel à l’étranger. Est-ce un symbole ?

Il faut effectivement y voir un symbole. Traditionnellement, les présidents américains réservent leurs premières visites au Mexique et au Canada. Et cette première visite est toujours scrutée, on en déduit énormément de choses et on n’a pas forcément tort de le faire d’ailleurs. Cette fois, il y a eu des rencontres, mais virtuelles, avec le Premier ministre canadien et le président du Mexique.

Le fait que Joe Biden fasse sa première visite en Europe comporte de nombreux messages. Le premier, c’est le slogan qu’il ânonne depuis qu’il est président : « L’Amérique est de retour ! » Il s’agit de montrer qu’il y a une rupture avec Donald Trump et que ce côté brutal, c’est terminé. Désormais, les Européens redeviennent ce qu’ils étaient avant, c’est-à-dire des alliés et pas seulement des partenaires commerciaux, comme disait Donald Trump. C’est très important dans l’imaginaire diplomatique.

Cela montre-t-il aussi que « le multilatéralisme est de retour » ?

Joe Biden tend la main en disant que ça va être un travail de concert. Il faut tempérer tout cela quand même : dans la tête de Joe Biden, c’est lui qui est le leader. Et il le montre très fortement depuis qu’il est président, avec son sommet climatique et l’achat de vaccins pour les pays en développement, deux sujets à l’ordre du jour du G7. Et puis toutes les questions commerciales passeront par lui parce que les Etats-Unis sont en train de redémarrer économiquement alors que l’Europe n’en est pas encore au même point. Il y a donc une main tendue, un message « nous sommes égaux »… mais certains sont plus égaux que d’autres.

Le G7 a déjà fait la Une des médias, avec cette déclaration sur la taxation mondiale des multinationales. Y a-t-il autre chose à attendre de ce premier sommet depuis deux ans ?

Ce sommet c’est le symbole d’un concert des nations qui redémarre. Souvenez-vous des précédents G7. Notamment en 2018, cette image de Donald Trump face aux autres chefs d’Etat et de gouvernement et ce communiqué final dont le président américain s’est retiré alors qu’il était déjà dans l’avion. Ça, c’est terminé : on retravaille comme avant, tout est préparé à l’avance comme on l’a vu sur la taxe.

Plus globalement, on sait de quoi les chefs d’Etat et de gouvernement vont parler. Autrement dit, les pays se mettent à nouveau d’accord sur un certain nombre d’objectifs, dont certains plaisent aux Européens comme la taxe minimale sur les multinationales. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de sujets qui fâchent, mais ils ne seront pas abordés tout de suite : l’objectif ici c’est de se reparler, de manière constructive et durable.

Au sommet de l’Otan, Joe Biden va chercher à rallier les Européens dans son duel avec la Chine. Comment compte-t-il y parvenir ?

Le sommet de l’Otan pourrait être un temps fort. A Washington, on entend beaucoup parler d’un éventuel changement de cap de Joe Biden vis-à-vis de l’Otan. Les Américains ont toujours le regard tourné vers le Pacifique et la concurrence avec la Chine, et veulent tenter d’amener les Européens sur leur ligne. Dans cet objectif, les conseillers de Joe Biden l’encouragent à changer de paradigme par rapport aux Européens et, pour les détendre, d’accepter qu’ils développent une défense européenne. Une hypothèse pour l’instant toujours refusée par Washington même si tous les présidents depuis Bill Clinton ont poussé pour que les Européens paient plus pour le « parapluie américain ».

S’il fait ce pas-là, ce serait vraiment une révolution dans la relation entre les Américains et le reste de l’Otan. Cela permettrait aux Européens de développer une puissance politique et de défense plus forte, avec à la clé un nouveau partenariat avec les Etats-Unis. Ce n’est pas l’idée forte de Joe Biden, il a même toujours défendu le contraire, mais comme il inscrit sa présidence sous le signe de « l’Amérique du futur », ça pourrait être une stratégie à adopter.

Enfin, quelques semaines après l’avoir traité de tueur, Joe Biden va rencontrer Vladimir Poutine. Avec quel objectif ?

Si jamais cette révolution dont je vous parlais sur l’Otan ne se produit pas, le temps fort ça sera évidemment la rencontre avec Vladimir Poutine. Parce qu’il représente l’épouvantail aux Etats-Unis, depuis toujours, encore plus depuis ces dernières années à cause de tous les dossiers sur la table : Ukraine, Biélorussie, Navalny, cybersécurité…

Joe Biden a dit qu’il discuterait de toutes les questions qui fâchent. C’est même la raison d’être de cette rencontre, c’est ça la diplomatie. Joe Biden est un vrai diplomate, il fait ça depuis cinquante ans, et il a toujours dit que la diplomatie servait à discuter avec les gens avec qui on n’avait rien en commun et si possible essayer de rapprocher les points de vue. Ce qu’il faut retenir de cette rencontre c’est d’abord le fait qu’ils vont se parler et c’est très important. Là aussi il sera question de la compétition avec la Chine : il faut laisser une porte ouverte à Vladimir Poutine pour qu’il ne soit pas complètement dans le giron de la Chine mais qu’il soit aussi prêt à travailler avec les Américains et les Européens.