Crise migratoire à Ceuta : Au milieu de l’afflux de migrants, une question avant tout diplomatique

FRONTIERE En déléguant la gestion de ses frontières extérieures à des pays tiers, l’Union européenne s’est mise sous la menace de tous les chantages

Rachel Garrat-Valcarcel
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Près de 8.000 migrants ont émergé sur la plage de l'enclave espagnole Ceuta — 20 Minutes
  • L’enclave espagnole de Ceuta a vu arriver cette semaine plusieurs milliers de migrants et migrantes qui veulent rejoindre l’Europe.
  • Le Maroc a en fait sciemment laissé passer ces migrants et migrantes pour mettre la pression sur Bruxelles et Madrid, qui lui délèguent la gestion de la frontière.
  • L’Union européenne dénonce un chantage mais est en fait prise à son propre jeu.

Une nouvelle crise migratoire a explosé aux portes de l’Europe. Cette fois côté espagnol, à Ceuta. Plus de 8.000 personnes depuis lundi ont réussi à passer la frontière entre le Maroc et l’Espagne. Un chiffre totalement inédit par son ampleur. Ceuta, mais aussi quelques centaines de kilomètres de là Melilla, sont deux villes espagnoles, deux enclaves, sur la côte du Maroc. Ce sont les deux seules frontières terrestres de l’Union européenne avec un pays d’Afrique. Ainsi, elles sont des points de fixation privilégiées pour les candidats et candidates à l’accès à l’Union européenne. Cela n’a rien de nouveau. D’ailleurs, les deux enclaves sont barricadées grâce à un dispositif frontalier digne du Rideau de fer.

Au-delà du nombre, la surprise a été de voir que les migrants et migrantes étaient en grande majorité marocaines, et très jeunes, parfois mineures même. C’est là une conséquence de la crise sanitaire : depuis plus d’un an, les frontières des enclaves espagnoles sont rigoureusement fermées. Une catastrophe pour tous les Marocains et toutes les Marocaines qui se rendaient tous les jours à Ceuta ou Melilla pour travailler. « La population du nord du Maroc est très fragile du point de vue économique, son niveau d’étude est moins important, rappelle Sara Prestianni, responsable immigration et asile chez EuroMed Droits, interrogée par 20 Minutes. On y vit beaucoup du travail informel, rendu très difficile par la crise sanitaire. » Les locaux candidats au départ ne sont alors que plus nombreux.

Une crise qui n’arrive pas par hasard

« Il y a plusieurs routes migratoires pour accéder à l’Europe. L’Union européenne tente régulièrement de les fermer mais parfois elles se rouvrent », comme cette semaine à Ceuta, note auprès de 20 Minutes la chercheuse à l’Institut Convergence migrations Mélodie Beaujeu. Ces routes ne se rouvrent pas par hasard ni sur la simple pression des migrants et migrantes : ici, il est acquis que les gardes frontières marocains ont, sur ordre, laissé passer des milliers de personnes qui voulaient tenter de passer en Espagne. C’est ce qui pousse Madrid et Bruxelles à parler de chantage de la part du Maroc. Mais s’il y a chantage, c’est plutôt l’Union européenne qui a commencé.

« L’Union européenne est dans une logique de chantage avec sa politique d’externalisation de la gestion de ses frontières extérieures », juge Sara Prestianni. En clair, l’UE donne de l’argent, et même beaucoup d’argent, à plusieurs pays de la rive sud de la Méditerranée pour retenir les migrants et migrantes qui veulent rejoindre l’Europe. La Libye et la Turquie bénéficient aussi de ce régime. Avec le Maroc, la collaboration sur cette question commence à être ancienne : depuis le début des années 2000.

L’Europe prise à son propre jeu

Mais au fil des années l’Union européenne a fini par être prise à son propre jeu. « En déléguant la gestion de ses frontières, l’UE a donné beaucoup de pouvoir à ces pays pour faire une sorte de marchandage », explique Mélodie Beaujeu. Et là non plus, ça n’est pas une première : la Turquie a déjà fait monter la pression à plusieurs reprises avec l’Union européenne en menaçant voire en laissant passer les migrants et migrantes qu’elle retient sur ses côtes. Ces pays auraient d’ailleurs bien tort de se priver de ces coups de pressions car ça fonctionne très bien : l’Espagne a déjà annoncé 30 millions d’euros d’aide au Maroc pour qu’il renforce ses contrôles à la frontière.

Il ne s’agit néanmoins pas que d’une question d’argent. Le Maroc cherche à directement mettre une pression diplomatique sur l’Espagne. Les relations entre les deux pays qui se partagent le détroit de Gibraltar sont régulièrement aigres-douces : à cause de conflits de frontière mais aussi à cause du Sahara occidental, un sujet « très sensible au Maroc », dixit Sara Prestianni. Cette zone, ancienne colonie espagnole, entre Maroc et Mauritanie, est revendiquée par Rabat. Le Maroc y fait face à une sérieuse rébellion indépendantiste depuis des décennies, le Front polisario, qui contrôle une partie du secteur. Son chef, Brahim Ghali, malade du Covid-19, a été accueilli par l’Espagne pour être soignée, fin avril. Rabat n’a pas apprécié. « Le Maroc n’a pas la puissance financière pour sanctionner l’Espagne. Leur moyen de sanctionner Madrid, c’est la pression migratoire », décrit Mélodie Beaujeu.