Conflit israélo-palestinien : « La communauté internationale n’a pas d’autre choix que de passer par l’Egypte »

INTERVIEW Pour Marie Kortam, sociologue et chercheuse associée à l’Institut français du Proche-Orient de Beyrouth, le médiateur historique surprend par ses nouvelles prises de position face à Israël

Propos recueillis par Marie De Fournas

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L'Egypte, médiateur historique entre Israël et la Palestine s'est pour la première fois officiellement critiquer les violences d'Israël envers Gaza.  (Illustration)
L'Egypte, médiateur historique entre Israël et la Palestine s'est pour la première fois officiellement critiquer les violences d'Israël envers Gaza. (Illustration) — Khalil Hamra/AP/SIPA
  • Plusieurs pays dont la France et les Etats-Unis comptent sur l’Egypte, médiateur historique et indispensable, pour sortir de l’escalade de violences entre la Bande de Gaza et Israël.
  • Si l’Egypte a toujours été un interlocuteur privilégié lors de tensions entre les deux populations, son discours est aujourd’hui différent que par le passé.
  • Sa position ferme envers Israël et l’attitude de Benjamin Netanyahou pourrait compliquer les négociations et la sortie de crise.

Alors que l’Israël et la Palestine entament une nouvelle semaine de violences, Emmanuel Macron recevait ce lundi le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi dans le but de « soutenir la médiation égyptienne en cours » dans le conflit. Comme Les Etats-Unis et de nombreux pays, l’Elysée pense que l’Egypte peut jouer un rôle clé dans l’arrêt de cette « spirale de violences ». Il y a quelques jours, un responsable américain confirmait sous couvert d’anonymat que les  États-Unis multipliaient les contacts avec l’Égypte dans le but de trouver une résolution au conflit.

Si l’Egypte apparaît comme l’un des seuls médiateurs envisageables dans la situation actuelle, sa mission est loin d’être gagnée pour Marie Kortam, chercheuse et sociologue à l’Institut français du Proche-Orient de Beyrouth au Liban (IFPO).

Pourquoi l’Egypte fait-elle figure de médiateur clé dans la résolution des nouvelles tensions israélo-palestiniennes ?

La communauté internationale n’a pas d’autre choix que de passer par l’Egypte car c’est le médiateur principal, essentiel et historique de ce conflit. C’est d’abord le seul pays à avoir une frontière avec Israël et Gaza. Gaza est encerclée par l’Etat d’Israël, excepté le passage de Rafah, frontalier avec l’Egypte. Donc l’Egypte est en quelque sorte le chef d’orchestre de ce qui entre et sort de Gaza. L’Egypte est en bonne relation avec toutes les factions palestiniennes et pas seulement une partie des acteurs politiques. Ces dernières années, le Hamas a clarifié sa relation avec l’Egypte en montrant beaucoup plus son côté Palestinien que Frères musulmans. L’Egypte a joué un rôle depuis des années dans le dialogue interpalestinien entre le courant Fatah et le courant réformiste avec le Hamas.

L’Egypte est également un interlocuteur privilégié d’Israël avec qui elle a des relations pacifiques depuis l’accord de paix. L’Egypte a été le premier pays arabe à avoir signé cet accord en 1979. Elle reconnaît depuis Israël en tant qu’Etat. On ne pourrait pas demander à un autre pays arabe, qui ne reconnaît pas Israël d’être le médiateur dans ce conflit.

Cependant, je ne pense pas qu’Emmanuel Macron souhaite discuter avec Abdel Fattah Al-Sissi, mais je pense qu’il le reçoit plutôt pour faire pression concernant le discours de l’Egypte sur le nouveau conflit.

Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui dans le discours de l’Egypte face au conflit israélo-palestinien ?

La position égyptienne actuelle est à l’opposé de celle adoptée lors de la guerre de Gaza en 2014. L’Egypte a réprimandé publiquement et officiellement Israël. Au début de la crise actuelle, Le Caire a envoyé beaucoup de messages fermes en lui demandant notamment d’arrêter « l’agression » contre le Hamas, c’est le terme traduit littéralement, ainsi que les tentatives d’expulsions des habitants de Jérusalem. Pour la première fois, Le Caire défend ou du moins essaie de comprendre la position des Palestiniens et du Hamas. L’Egypte a également ouvert le point de passage de Rafah pour accueillir des blessés palestiniens et envoyer des ambulances dans la Bande de Gaza. Ce n’était pas le cas en 2014.

Ce changement de position est très probablement lié à la récente opération israélo-émiratie qui nuit à l’Egypte. A savoir tous les accords de normalisation passés entre Israël et les Émirats arabes unis. On sait que les Emiraties essaient de prendre un peu le rôle de l’Egypte dans la région, par exemple avec le projet d’un nouveau canal, qui pourrait concurrencer le canal de Suez. Les autorités égyptiennes ont exprimé leurs inquiétudes là-dessus et Le Caire opère de ce fait une réévaluation discrète de ses alliances dans la région.

La réussite de la médiation par l’Egypte est-elle de ce fait compromise ?

Le ministre Egyptien des affaires étrangères a dit il y a quelques jours lors de la réunion de la Ligue arabe que sur la base de la responsabilité nationale de l’Egypte envers le peuple palestinien et de sa juste cause, l’Egypte ne resterait pas silencieuse sur toutes les violations d’Israël. Il a indiqué avoir envoyé des messages à Israël pour les exhorter à faire tous les efforts possibles pour empêcher la détérioration de la situation à Jérusalem, mais il n’a pas eu de réponse lui convenant.

Il y a eu une délégation égyptienne en Israël, elle a proposé à Tel Aviv une trêve pendant un an à condition que Le Caire la surveille et la coordonne. Mais la délégation s’est heurtée à un refus israélien, notamment parce que l’Egypte a demandé en contrepartie à Israël de cesser les colonies et d’arrêter de soutenir les militants dans l’assaut de la mosquée al-Aqsa.

Benjamin Netanyahou n’écoute pas car il n’a plus rien à perdre. Avec toutes les accusations contre lui, les procès, il sait qu’il ne sera pas réélu et tente de jouer une dernière carte qu’il a en rassemblant l’extrême droite avec lui. Cela complique la tâche de l’Egypte en tant que médiateur pour trouver une résolution au conflit.