Politkovskaïa: «L'enquête a été bâclée et c'est typique du système judiciaire russe»

INTERVIEW Galia Ackerman était la traductrice et une amie d'Anna Politkovskaïa...

Propos recueillis par Maud Descamps

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Les jurés du procès des complices présumés du meurtrier de la journaliste Anna Politkovskaïa doivent se retirer jeudi pour délibérer du verdict dans cette affaire, a indiqué mercredi le juge après que la défense et l'accusation eurent prononcé leurs dernières plaidoiries.
Les jurés du procès des complices présumés du meurtrier de la journaliste Anna Politkovskaïa doivent se retirer jeudi pour délibérer du verdict dans cette affaire, a indiqué mercredi le juge après que la défense et l'accusation eurent prononcé leurs dernières plaidoiries. — Alexey Sazonov AFP/Archives

Alors qu'un juge demande la réouverture de l'enquête sur le meurtre de la journaliste russe, après que les trois accusés ont été acquittés, l'espoir de découvrir un jour le commanditaire est infime…

Pourquoi le juge chargé du dossier a-t-il demandé une réouverture de l'enquête? Cela fait deux ans qu'Anna Politkovskaïa a été assassinée, l'enquête a déjà été longue.

L'instruction a été bâclée dans ce procès. C'est pour cela que les jurés n'ont pas eu d'autre solution que d'acquitter les trois accusés car il n'y avait pas de preuves solides sur lesquelles s'appuyer pour faire condamner ces hommes même s'il apparaît qu'ils sont liés à la disparition d'Anna (les tests ADN faits sur l'arme du crime ne correspondaient pas avec celui des accusés, ndlr). L'enquête a été bâclée et c'est typique du système judiciaire russe qui est très opaque. Il y a eu des fuites, le tireur présumé a réussi à fuir à l'étranger (il serait en Europe de l'Ouest, ndlr). Il a bien fallu que quelqu'un l'aide à se procurer un passeport, une fausse identité. Il a donc eu des complices, haut placés.

Si le tueur est arrêté un jour, cela veut-il dire que l'identité du commanditaire sera révélée?

Non, c'est bien ça le problème. Le tueur à gages qui a été embauché pour tuer Anna ne connaît sûrement pas l'identité du commanditaire. Même s'il est arrêté, il ne sera pas en mesure de donner le nom. Je me souviens d'une discussion avec un avocat qui m'avait dit «dans ce genre d'affaire, soit on découvre tout de suite après les faits le commanditaire, soit on ne le connaît jamais». Cela fait deux ans maintenant qu'elle a été tuée, donc on ne découvrira sûrement jamais qui a passé l'ordre. On aura peut-être des informations supplémentaires, mais on ne connaîtra jamais la vérité.

Anna Politkovskaïa a beaucoup écrit sur les violations des droits et les violences en Tchétchénie. Cette piste tchétchène a donc été évoquée plusieurs fois, vous y croyez?

Tout ce que je peux dire c'est que le meurtre d'Anna a été soigneusement organisé. Or, il aurait été beaucoup plus facile de l'éliminer lors d'un de ses voyages en Tchétchénie. Elle s'y rendait au moins une fois par mois. Et elle séjournait dans des petits villages reculés. Donc il aurait été facile de camoufler son assassinat en accident. Là, ce n'est pas le cas. Elle a été tuée à Moscou, chez elle. On sait donc que la décision a été prise par quelqu'un d'influent mais on n'a aucune preuve. Et c'est le cas dans la plupart des meurtres de journalistes ou d'hommes d'affaires en Russie.

La justice russe montre ses failles dans ce procès. Elle semble incapable de venir à bout de ses propres archaïsmes.

Cela date de l'éclatement de l'URSS en 1991. Depuis la chute du régime, les meurtres de journalistes et d'hommes d'affaires se sont multipliés. Bien souvent si l'exécutant est identifié, le commanditaire, lui, reste introuvable. Et bien que Medvedev comme Poutine ont tous deux déclaré qu'ils amélioreraient le système judiciaire, rien n'a changé. Dans le procès du meurtre d'Anna, un quatrième accusé, lié de loin à cette affaire, est un ancien agent du FSB, les services secrets russes. On peut supposer qu'une sorte de «solidarité» a joué et permis au tueur de prendre la fuite. Le problème avec la justice russe, c'est que dès qu'il y a des personnes influentes impliquées, on peut douter de l'impartialité du procès. D'ailleurs, le rédacteur en chef de «Novaya Gazeta», le journal pour lequel Anna travaillait, a déclaré jeudi lors d'une conférence de presse que le journal continuerait à mener l'enquête de son côté.