Au Pakistan, le retour de la charia dans la vallée de Swat divise

REPORTAGE Si certains y voient la seule façon de ramener la paix, d'autres craignent une «talibanisation officialisée»...

Jane Austin

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La charia: voilà ce que voulaient imposer les islamistes et les étudiants de la mosquée Rouge d'Islamabad en juillet 2007.
La charia: voilà ce que voulaient imposer les islamistes et les étudiants de la mosquée Rouge d'Islamabad en juillet 2007. — JEANNE GRIMAUD / 20 MINUTES
De notre correspondante spéciale au Pakistan,

Mollahs, talibans, leaders politico-religieux, villageois... ils acclament l’entrée en vigueur prochaine de la loi islamique dans la vallée de Swat au Pakistan. Comme ici, à Mingora et Peshawar, deux villes reconnues pour être en proie à une talibanisation rampante.

Avec ses rues en terre battue pour la plupart, crasseuses et bordées de bazars, la ville de Mingora, au coeur de la vallée de Swat, célèbre le deal passé entre Sufi Muhammad, représentant du mouvement islamiste TNSM, et le gouvernement pakistanais. Objectif: mettre fin aux activités terroristes des talibans dans ces contrées autrefois paisibles. Jeudi, les villageois avaient pris une journée de vacances, allaient faire leurs courses, et des pâtissiers distribuaient même des friandises. C’était un jour de fête. «La charia va ramener la paix!», s’exclame Baji, une vielle femme. Son époux lance: «Sufi a parlé hier aux talibans et je suis sûr qu’ils vont laisser leurs armes. On va pouvoir reconstruire nos maisons et peut être que nos enfants, qui ont fui Swat vont revenir vivre ici.»

«Nous sommes musulmans et nous voulons la loi islamique»

C’est un véritable soulagement qu’apporte ce deal car depuis le début des opérations de l’armée pakistanaise en 2006, 1,5 millions de villageois ont dû fuir la vallée de Swat. Roshi, qui a 9 ans et sort guillerette de l’école, raconte: «La violence va s’arrêter et il n’y a aura plus d’attentats. Regardez!, dit elle en montrant son front, un jour j’ai reçu un débris d’explosion dans un attentat suicide. Maintenant, j’espère que tout ça, c’est du passé.»

Swat est une région de la province du nord-ouest dont Peshawar est la capitale. C’est ici, que les leaders religieux et politiques décident de la charia et dealent avec le gouvernement. Jalil Lan, du Jamiat Ulema Islam (JUI), fervent défenseur de la charia, nous reçoit dans son bureau. Une pièce quelconque avec des posters de la Mecque mais où la télé diffuse des séries américaines. «Il faut étendre la charia à toute la province et aux zones tribales. C’est ce que réclament les talibans pakistanais de Baitullah Mehssud. Le JUI a déjà essayé d’instaurer la charia avec la Sharia Bill en 2005 mais le gouvernement n’a jamais voulu. Nous sommes musulmans et nous voulons la loi islamique. Ceux qui nous critiquent, comme les Etats-Unis, en quoi ça les regarde! Qu’ils viennent nous convertir de force au christianisme tant qu’ils y sont! En Arabie Saoudite, il y a la charia et ils ne disent rien, non!»

«Si la charia s’impose à Peshawar, on va revenir à une époque de barbarie»

Les craintes d’une porte ouverte à une «talibanisation officialisée» du Pakistan se multiplient, que les critiques viennent des Etats-Unis, de France, de l’OTAN, d’Inde ou d’experts pakistanais. Et ici aussi, certains s’inquiètent, même s’ils ne l’avouent qu’à demi-mots.

A l’université élitiste de Peshawar, Noor est étudiante en droit et commerce international. Elle est entièrement voilée et veut un endroit tranquille pour parler. «C’est le début de la fin cette charia. Ici, ça fait deux ans que le Jamiat e Taleban, mouvement étudiant islamiste, rôde dans l’université et menace les filles. On est obligées de se voiler et les talibans sont contre l’éducation supérieure des filles. Si la charia s’impose à Peshawar, on va revenir à une époque de barbarie car les mentalités sont ultra-conservatrices.» Son amie, Shaheeda, elle, est de plus en plus absente. «Je suis suivie par des jeunes quand je rentre chez moi après les cours et j’ai peur de venir», lâche-t-elle.