Discours de Joe Biden au Congrès: Un programme progressiste qui risque de se heurter à la réalité politique

ETATS-UNIS Le président américain a plaidé pour des dépenses massives et des réformes ambitieuses, mais sa marge de manoeuvre est limitée par l'infime majorité des démocrates au Sénat

Philippe Berry

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Joe Biden lors de son discours devant le Congrès, le 28 avril 2021, avec Nancy Pelosi et Kamala Harris derrière lui.
Joe Biden lors de son discours devant le Congrès, le 28 avril 2021, avec Nancy Pelosi et Kamala Harris derrière lui. — J.WATSON/Sipa

« Il était temps. » A la veille de ses 100 jours à la Maison Blanche, Joe Biden a commencé son discours face au Congrès, mercredi soir, en saluant une première historique : la présence de deux femmes – la Speaker de la Chambre Nancy Pelosi et la vice-présidente Kamala Harris – assises derrière un président, dans le champ des caméras pendant plus d’une heure.

Face à une assemblée clairsemée et masquée, Covid-19 oblige, Joe Biden s’exprimait depuis un pupitre pris d’assaut par les émeutiers du Capitole le 6 janvier. Il l’a assuré, après avoir hérité « d’un pays en crise », l’Amérique « va de nouveau vers l’avant », avec plus de la moitié des adultes ayant reçu au moins une dose de vaccin. Mais s’il a fixé un cap ambitieux et progressiste, plaidant pour des dépenses massives pour les infrastructures, l’éducation et la classe moyenne, et exigé des réformes de l’immigration et de la police, Joe Biden n’a pas semblé convaincre les républicains. Ted Cruz, qui s’est assoupi pendant le discours présidentiel, a dénoncé après coup un programme « socialiste et radical ». A l’inverse, Bernie Sanders a vivement applaudi les appels de Biden pour un smic à 15 dollars de l’heure et en faveur d’une loi protégeant les syndicats.

Des hausses d’impôts pour les riches qui coincent

Joe Biden a réclamé au Congrès plus de 2.000 milliards de dollars pour rénover les infrastructures américaines qui tombent en ruine, mais aussi pour répondre au défi du changement climatique. Jeudi, il a ajouté 1.800 milliards de dépenses pour la classe moyenne, principalement sur l’éducation, avec l’ambition de proposer des community colleges (des établissements universitaires offrant un diplôme en deux ans) gratuits, ainsi qu’une école maternelle universelle dès 3 ans et pas 5.

Pour financer tout ça, Joe Biden mise sur des hausses d’impôt sur les sociétés et pour les Américains gagnant plus de 400.000 dollars par an. « Il est temps que les 1 % les plus riches et les multinationales paient une juste part », a insisté Biden, rappelant qu’il voulait simplement revenir aux niveaux d’avant George W. Bush.

Problème, les démocrates n’ont que 50 sièges sur 100 au Sénat, avec Kamala Harris pour faire pencher la balance. Et pour éviter une obstruction parlementaire fatale, il faut une majorité qualifiée de 60 sénateurs pour approuver un projet de loi. Il existe une porte dérobée pour passer en force à 50 voix pour tout ce qui a un impact sur le budget, mais cela n’est possible qu’une fois par an – et peut-être deux après une décision parlementaire de début avril. Les démocrates, qui ont déjà utilisé une cartouche pour répondre au Covid-19 avec le gigantesque plan de relance adopté en mars, vont devoir faire des choix. Et ne pas braquer certains dans leur propre camp, comme le centriste Joe Manchin, qui s’est déclaré contre un smic à 15 dollars.

Des vœux pieux sur l’immigration et les armes

Face à l’épidémie de la violence des armes à feu, Joe Biden a réclamé aux élus une réforme pour renforcer les background checks (vérification des antécédents) et interdire les armes semi-automatiques comme cela avait été fait sous Bill Clinton. Il souhaite également signer une refonte du système d’immigration et ouvrir la voix à une légalisation progressive des sans-papiers, en commençant par les jeunes dreamers, arrivés enfants illégalement. Enfin, pour l’anniversaire de la mort de George Floyd, le 25 mai, Joe Biden espère signer une loi pour réformer la police et l’usage de la force.

Sur l’immigration, tous ses prédécesseurs récents se sont cassé les dents. Et comme Barack Obama, Joe Biden ne devrait pas réussir à convaincre les républicains de bouger sur les armes à feu, avec des électeurs conservateurs farouchement attachés au 2e amendement. Sur la police, en revanche, « il y a de l’espoir avec des négociations entre le républicain Tim Scott et des démocrates », estime Doug Heye, ancien porte-parole du parti républicain. C’était d’ailleurs Scott qui était chargé de répondre au discours de Joe Biden. Cela ne sera sans doute pas aussi ambitieux que ce que réclame le président américain. Mais par les temps qui courent, un compromis serait déjà une victoire.