Algérie : Un islamologue de renom condamné à trois ans de prison pour « offense à l’islam »

JUSTICE Le chercheur spécialiste du soufisme a déclaré qu’il poursuivrait son combat pour la liberté de conscience

20 Minutes avec AFP
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Un tribunal d'Alger a condamné jeudi à trois ans de prison ferme un islamologue algérien de renom, Saïd Djabelkhir, poursuivi pour
Un tribunal d'Alger a condamné jeudi à trois ans de prison ferme un islamologue algérien de renom, Saïd Djabelkhir, poursuivi pour — RYAD KRAMDI / AFP

Une peine particulièrement lourde. Ce jeudi, un tribunal de Sidi M'hamed à Alger a condamné l’islamologue de renom Saïd Djabelkhir à trois ans de prison ferme. Le chercheur de 53 ans, spécialiste du soufisme, était poursuivi pour « offense aux préceptes de l'islam ».

« Il n’y a aucune preuve. Le dossier est vide. Nous nous attendions à une relaxe », a déclaré un des avocats, Me Moumen Chadi, qui a dénoncé un vice de forme et s’est dit « choqué » par la sévérité de la peine.

« Le combat pour la liberté de conscience est non négociable »

Interrogé à la sortie du tribunal, Saïd Djabelkhir, également surpris par la lourdeur du verdict, a déclaré qu’il ferait appel et irait jusqu’en cassation si nécessaire. Il n’a toutefois pas été placé sous mandat de dépôt.

« On a le malheur de faire de la recherche en Algérie. Mais c’est un combat qui doit continuer pour la liberté de conscience, pour la liberté d’opinion et pour la liberté d’expression », a-t-il plaidé. « Le combat pour la liberté de conscience est non négociable », a insisté Saïd Djabelkhir, spécialiste du soufisme, un courant mystique et ésotérique de l’islam. Diplômé en sciences islamiques, il est auteur de deux ouvrages connus traitant de la religion.

L’islamologue critiquait le mariage de filles prépubères

Poursuivi pour « offense au dogme et aux préceptes de l’islam » par un collègue universitaire, un enseignant en informatique à Sidi Bel-Abbès (nord-ouest) soutenu par sept avocats, il risquait jusqu’à cinq années de prison. Il est notamment reproché à Saïd Djabelkhir d’avoir écrit que le sacrifice du mouton – tradition musulmane – existait avant l’avènement de l’islam, et critiqué certaines pratiques comme le mariage de filles prépubères dans certaines sociétés musulmanes.

La loi algérienne punit de trois à cinq ans d’emprisonnement et/ou d’une amende « quiconque offense le prophète ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen ». Dans un communiqué intitulé « La dérive de trop », la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH) a dénoncé « la criminalisation des idées, du débat et de la recherche académique pourtant garanties par la Constitution ».

Accusé « par des personnes qui n’ont aucune compétence en matière de religion »

Lors de son procès le 1er avril, l’islamologue s’était défendu d’avoir « porté atteinte à l’islam », religion d’Etat en Algérie, assurant qu’il avait seulement fait part de « réflexions académiques » et qu’il était accusé « par des personnes qui n’ont aucune compétence en matière de religion ». Dans un entretien récent, il a estimé qu'« un très grand effort de réflexion nouvelle sur les textes fondateurs de l’islam est nécessaire car les lectures traditionnelles ne répondent plus aux attentes, besoins et questionnements de l’Homme moderne ».

« Les wahhabites (qui se réclament d’un courant rigoriste de l’islam), les salafistes veulent imposer aux musulmans leurs lectures des textes comme étant la vérité absolue et c’est ce que je ne cesse de contester à travers mes écrits », avait expliqué Saïd Djabelkhir, qui a déjà été au cœur de plusieurs controverses avec des religieux ayant une vision fondamentaliste de l’islam.

Soutien de nombreux collègues et hommes politiques algériens

Ses avocats avaient argué devant la cour que la plainte déposée contre lui était irrecevable car émanant de particuliers et non du ministère public. La défense avait également mis en garde contre « l’ouverture d’une brèche » avec ce procès qui transformerait les tribunaux en « espace de débats religieux ». Une mise en garde partagée par la LADDH qui « refuse à ce que les salles des tribunaux se substituent aux amphithéâtres des universités, à ce que les tribunaux se transforment en tribunaux d’inquisition », selon son vice-président, Saïd Salhi.

Depuis le début de l’affaire, Saïd Djabelkhir a recueilli le soutien de nombreux collègues et hommes politiques algériens. Mais son procès a divisé. Ses défenseurs considèrent qu’il s’agit d’un débat d’idées et que le chercheur doit pouvoir donner son avis sur des questions relevant de sa spécialité. A contrario, ses détracteurs lui reprochent d’avoir dénigré des versets du Coran et les cinq piliers de l’islam, comme le « hajj », le pèlerinage à La Mecque.