Pakistan : C’est quoi ces manifestations anti-françaises qui ont lieu dans le pays ?

TENSIONS Un petit parti islamiste organise des manifestations anti-françaises, depuis la republication des caricatures de Mahomet, instrumentalisée à des fins de politique intérieure

Rachel Garrat-Valcarcel

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Lors d'une manifestation du parti Tehreek-e-Labbaik Pakistan cette semaine.
Lors d'une manifestation du parti Tehreek-e-Labbaik Pakistan cette semaine. — ARIF ALI / AFP
  • Il est vivement conseillé aux Français et aux Françaises présents actuellement au Pakistan de quitter le pays.
  • Il y a en effet danger face à des manifestations anti-françaises organisées par un petit parti islamiste.
  • Karim Pakzad, spécialiste du Pakistan, interrogé par 20 Minutes, ne croit néanmoins pas que ces manifestations puissent aller beaucoup plus loin.

La menace est « sérieuse » pour les Français et Françaises au Pakistan, estime le Quai-d’Orsay. Il leur est fortement demandé de quitter temporairement le pays. En cause, des manifestations anti-françaises, denses et parfois violentes, qui ont lieu dans plusieurs grandes villes du pays depuis quelques jours. Il y en avait déjà eu au moment de la republication des caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo, à la rentrée dernière. Mais pourquoi de nouveau aujourd’hui. 20 Minutes vous explique.

C’est quoi, ces manifestations ?

Des manifestations anti-françaises dans des pays musulmans en réaction à la publication de caricatures de Mahomet ou au vote de certaines lois, ce n’est pas très nouveau. Cette fois, elles sont nées en septembre après la republication des caricatures du prophète par Charlie Hebdo. Emmanuel Macron avait alors défendu la liberté de blasphémer et de caricaturer. Il l’avait une nouvelle fois martelé après l’assassinat de Samuel Paty, en octobre 2020. II y a eu des manifestations, des appels au boycott au Pakistan « mais aussi en Iran, au Bangladesh, en Afghanistan », énumère auprès de 20 Minutes Karim Pakzad, chercheur associé à l’Iris. Ce qu’il y a de particulier c’est bien sûr que ces manifestations continuent, six mois plus tard.

« Le Pakistan est un pays qui a été fondé sur la religion », rappelle le spécialiste. Le Pakistan a en effet été fondé en 1947, lors de la partition des Indes britanniques, à partir des provinces à majorité musulmane, les autres, à majorité hindoue, formant l’Inde voisine. « A part l’Arabie saoudite, qui se veut la gardienne des lieux saints, ce n’est pas le cas de la fondation de la plupart des autres pays musulmans », note Karim Pakzad. Ainsi, les mouvements ou partis islamistes ont toujours eu un poids important dans la politique pakistanaise.

Qui organise ce mouvement ?

C’est un petit parti islamiste fondamentaliste qui est à la manœuvre : Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP). Il a été fondé seulement en 2015 par un religieux, Khadim Hussain Rizvi. Vu de France, les manifestations, parfois violentes et fournies, organisées par ce parti ont de quoi impressionner. Mais Karim Pakzad les relativise : « Il ne faut pas oublier que le Pakistan est un pays de presque 200 millions d’habitants, réunir une foule dans la rue sur un tel sujet n’est pas très difficile. » Et TLP n’est qu’un parti avec une petite audience : moins de 5 % et aucun député aux dernières élections législatives.

Le TLP est aussi isolé : les autres partis islamistes, plus importants, se joignent parfois aux déclarations anti-françaises, mais ne vont guère plus loin le plus souvent. Ce qui se passe est en fait pour beaucoup une affaire politique pakistano-pakistanaise. « Le fondateur du TLP est mort quelques semaines après l’attentat contre Samuel Paty, explique Karim Pakzad. Son fils, Saad Hussain Rizvi, lui a succédé à la tête du parti. Il se sert de ces évènements pour se légitimer. C’est une bénédiction pour lui. »

Que fait le gouvernement pakistanais ?

Il a d’abord tenté de ruser avec TLP, en lui promettant un vote à l’Assemblée nationale locale sur le renvoi de l’ambassadeur français à Islamabad, la principale revendication du parti. Vote qui d’ailleurs n’avait pas vraiment de chance de réussir, croit Karim Pakzad. Seulement, le chef du gouvernement n’a pas tenu sa promesse, ce qui a fait repartir de plus belle les manifestations du TLP. Depuis, le gouvernement a choisi la manière forte : les manifestations sont violemment réprimées et Saad Hussain Rizvi a été arrêté. La dissolution du parti a même été demandée, « mais elle doit être confirmée par la Cour suprême », précise Karim Pakzad.

Le spécialiste pense d’ailleurs que le TLP ne pourra pas vraiment se relever des coups donnés par le gouvernement : « Le Pakistan est une grande puissance militaire, on ne peut pas imaginer qu’un mouvement organisé par un petit parti isolé dans un immense pays puisse faire plier le gouvernement, qui est bien implanté. » Il l’a encore prouvé, ce vendredi matin, quand les réseaux sociaux ont été suspendus dans tout le pays, pour éviter les appels au rassemblement à la sortie des prières du vendredi.

Que peut faire la France ?

Paris incite vivement ses ressortissants à quitter le pays, mais ne peut pas faire grand-chose de plus. Karim Kakzad serait même tenté de dire qu’elle ne doit pas faire plus : « La France ne pourrait que répéter une énième fois qu’elle est un pays laïc, où le blasphème n’est pas reconnu par la loi pas mais on sait très bien que c’est un raisonnement qui ne passe pas partout, dans le monde musulman notamment. » Le risque serait de non seulement remettre de l’huile sur le feu au Pakistan, où la situation est tendue, mais potentiellement ailleurs aussi, dans des pays où des manifestations ont été organisées à l’automne.