Mort de George Floyd : Un expert de l'usage de la force défend Derek Chauvin puis se fait anéantir par le procureur

COMPTE RENDU A la barre, un ancien policier-instructeur a estimé que Derek Chauvin avait fait un usage « raisonnable » de la force, assurant que la position à plat ventre ne « faisait pas mal »

Philippe Berry

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Steve Schleicher, l'un des avocats de l'équipe du procureur au procès de Derek Chauvin, jugé pour le meurtre de George Floyd, le 13 avril 2021.
Steve Schleicher, l'un des avocats de l'équipe du procureur au procès de Derek Chauvin, jugé pour le meurtre de George Floyd, le 13 avril 2021. — Sipa/Ap/Court TV

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Derek Chauvin a-t-il fait un usage « raisonnable et justifié » de la force en s’agenouillant sur le cou de George Floyd pour l’immobiliser ? C’est l’une des questions centrales au procès de l’ex-policier, jugé pour meurtre devant tribunal de Minneapolis. Mardi, la défense a pu, pour la première fois, appeler des témoins à la barre. Et si un expert a défendu les actions de Chauvin, les jugeant « raisonnables et conformes à son entraînement », l’ex-instructeur a passé un très mauvais moment face aux questions incisives du procureur et aux vidéos de l’interpellation.

La semaine dernière, une demi-douzaine de témoins, dont le chef de la police de Minneapolis, le supérieur de Derek Chauvin et plusieurs experts, avaient tous estimé que l’accusé avait fait un usage « excessif » de la force, et que rester pendant près de 10 minutes sur le cou de George Floyd n’était « absolument pas nécessaire », alors qu’il n’était pas armé et menotté. Mais à la barre, Barry Brodd, un ancien policier californien avec trente ans d’expérience dont une demi-douzaine comme instructeur, a dit exactement l’inverse.

« Selon moi, l’interaction de Mr Chauvin avec Mr Floyd était conforme à son entraînement et aux méthodes actuelles de maintien de l’ordre, et elle était objectivement raisonnable », a-t-il assuré aux 12 jurés, en répondant aux questions de l’avocat de Derek Chauvin, Eric Nelson. Et d’insister : « Toute personne qui résiste, menottée ou pas, doit être mise au sol. » C’est à ce moment qu’il prononce une phrase qu’il va regretter quelques minutes plus tard, concluant : « Une fois au sol, le maintien du prone control (position allongée sur le ventre) ne constitue pas un usage de la force. C’est une technique de contrôle. Cela ne fait pas mal. »

« D’accord, sur cette photo, ça pourrait être considéré comme un usage de la force »

Steve Schleicher, un avocat de l’équipe du procureur, n’en demande pas tant. Habilement, il renverse le postulat : « Supposons que Mr Floyd ait ressenti de la douleur, est-ce que ça changerait votre opinion ? Est-ce cela constituerait un usage de la force ? » Le témoin hésite. « Si la douleur a été infligée via le prone control, alors oui », répond-il. Pendant près de 45 minutes, le procureur remontre alors au jury l’agonie de George Floyd sous tous les angles.

Face aux arrêts sur image annotés, l’expert est forcé de le reconnaître : le genou gauche de Derek Chauvin est bien, la plupart du temps, « sur le cou » de George Floyd, et le droit « sur son dos », contrairement à ce qu’il a écrit dans son rapport. « Et vous croyez que d’appuyer sur quelqu’un, contre le pavé, avec ses deux genoux, n’est pas susceptible d’infliger de la douleur ? », demande le procureur. « Ça pourrait », répond l’expert. « Et si c’est le cas, ça serait un usage de la force, selon votre hypothèse, non ? » Schleicher lui remontre la photo qui a fait le tour de la planète, celle du visage de George Floyd pressé contre le goudron, la bouche ouverte, Derek Chauvin dévisageant les passants. Barry Brodd capitule : « D’accord, sur cette photo, ça pourrait être considéré comme un usage de la force. »

« On le roule sur le côté ? » « Non, laisse-le comme ça »

Le procureur continue. Dans une autre vidéo, George Floyd crie « J’ai mal au ventre, au cou, j’ai mal partout ». Le témoin reconnaît qu’il l’a entendu mais « pas noté » dans son rapport. A chaque fois, Derek Chauvin répond par « uh-huh » (proche de « mais oui »). Un signe, insiste le procureur, qu’il a bien entendu les cris.

Après plus de 4 minutes d’immobilisation, les hurlements de George Floyd sont de plus en plus faibles. « On le roule sur le côté » en position de sécurité ?, suggère l’officier Lane, aux côtés de Derek Chauvin. « Non, laisse-le comme ça », répond ce dernier. Une minute plus tard, une passante, une pompier-secouriste qui suppliait les policiers de la laisser venir en aide à George Floyd, lance : « Il a perdu connaissance ». Ce qu’on n’avait pas entendu, en revanche, c’est qu’au même moment, l’officier Lane dit également à Derek Chauvin « Je crois qu’il est en train de perdre connaissance ». Le procureur va crescendo. Il martèle chacun de ses mots en tambourinant du doigt sur son pupitre : « Et la position de l’accusé était, et a continué comme on le voit ici, à ce moment, dans cette vidéo, sur Mr Floyd, contre la chaussée, n’est-ce pas ? » « Oui », lâche le témoin. Steve Schleicher en a terminé. « No further questions. »

» Le procès à suivre en direct sur le compte Twitter de notre correspondant@ptiberry