Irlande du Nord : « Les unionistes se sentent abandonnés par Londres depuis le Brexit »

INTERVIEW Clémence Fourton, maîtresse de conférences en études anglophones à Sciences Po Lille, analyse les tensions en Irlande du Nord

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Un jeune militant nationaliste irlandais à Belfast face à la Police
Un jeune militant nationaliste irlandais à Belfast face à la Police — Paul Faith / AFP
  • Depuis le 29 mars, de violentes manifestations secouent l’Irlande du Nord.
  • Ces tensions trouvent leurs origines dans de multiples maux : Brexit, Covid, nationalistes contre unionistes…
  • Pour la spécialiste Clémence Fourton, le Royaume-Uni ne fait pas assez pour calmer la colère nord-irlandaise.

Belfast ne décolère pas et les nuits de tensions et d’émeutes se succèdent en Irlande du Nord. Canons à eau de la police contre cocktails Molotov et jet de pierres, les échauffourées animent les nuits nord-irlandaises depuis le 29 mars, date des premières manifestations dans la ville de Londonderry, avant que le feu ne gagne plusieurs autres villes.

Une colère qui porte bien des noms : Brexit, appauvrissement lié au Covid et à la crise économique, et même retour des tensions entre protestants « britanniques » et catholiques « irlandais ». Un conflit fratricide qui avait fait 3.500 morts entre 1969 et 1998. Clémence Fourton, maîtresse de conférences en études anglophones à Sciences Po Lille, revient pour 20 Minutes sur les causes et les conséquences de ces tensions.

Pourquoi la situation dégénère-t-elle en Irlande du Nord ?

Le Brexit est l’élément fondamental ici. Les unionistes – c’est-à-dire les Nord-irlandais qui sont pour que l’Irlande continue à faire partie du Royaume-Uni – et notamment leur parti politique le DUP (Democratic Unionist Party) se sentent lâchés par Boris Johnson dans l’accord sur le Brexit qui a été trouvé avec l’Union européenne. Une frontière économique avec des douanes a été mise en place entre l’Irlande du Nord et la Grande Bretagne, ce qui est inacceptable pour eux car cela revient à traiter différemment l’Irlande du nord des autres pays du Royaume-Uni.

Boris Jonshon était forcé de faire une frontière entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. C’était soit une frontière en Irlande du Nord, soit une frontière entre les deux Irlande. Mais cette deuxième option était impossible car elle revenait sur l’accord du Vendredi saint de 1998, un traité national de paix entre les deux Irlande (Irlande du Nord et Irlande), qui évite une frontière matérielle entre les deux nations.

Infographie montrant les conséquences du Brexit sur l'Irlande du Nord.
Infographie montrant les conséquences du Brexit sur l'Irlande du Nord. - Gillian HANDYSIDE, Paz PIZARRO / AFP

Il y a également des questions économiques et sociales qui expliquent les tensions. La plupart des manifestants viennent des quartiers les plus pauvres de Belfast. La crise du coronavirus accentue les difficultés économiques et met les gens sous pression, notamment avec les associations de soutien à la jeunesse et de réinsertion fermées, c’est la fin d’un certain maillage associatif. Les Nord-irlandais reprochent également à la frontière économique d’augmenter les prix.

Enfin, les tensions entre nationalistes – qui veulent quitter le Royaume-Uni et réunir l’Irlande – et unionistes sont montées d’un cran lors de l’enterrement de Bobby Storey, ancienne figure de l’IRA, en juin 2020. Alors que des mesures de restriction étaient encore de mise, ce fut un très gros enterrement, avec notamment la présence de la Première ministre adjointe d’Irlande du nord et des milliers de personnes dans la rue, ce qui était très mal passé sur le moment. Il y a deux semaines, il fut décidé de ne pas faire d’enquête ou de poursuite judiciaire sur la tenue de cet enterrement, les unionistes ont alors eu un sentiment de deux poids deux mesures et d’une complaisance envers les nationalistes.

Les problèmes ne semblent pas remédiables rapidement ?

Les causes sont ce qu’elles sont, mais il y a un manque d’attention politique, une absence de geste symbolique. Il pourrait y avoir un plan de soutien, une plus forte relance économique en Irlande du Nord. Boris Johnson ne s’est même pas rendu sur place et la communauté unioniste se sent abandonné par le gouvernement de Londres. Il y a seulement une critique des violences, sans chercher à apaiser la situation.

Cette frontière entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni et ce sentiment d’abandon ne donnent-ils pas du grain à moudre au mouvement nationaliste ?

Les nationalistes ont effectivement fait de ce Brexit et de la façon dont les négociations se sont déroulées une pièce supplémentaire en faveur de la réunification de l’Irlande. Il ne faut pas oublier qu’au référendum, l’Irlande du nord a voté contre le Brexit.

Mais tout cela n’a fait que monter les tensions à nouveau entre nationalistes et unionistes, et c’est ce qui a le plus inquiété dans les manifestations : le passage d’une émeute locale contre la police à des échauffourées entre les deux camps, au point que les « murs de la paix » (qui séparent les quartiers unionistes et nationalistes) ont connu des affrontements.

Il ne faut pas oublier que la plupart des manifestants sont des jeunes adolescents, nés après le processus de paix, et n’ont pas connu les conséquences d’une guerre civile et des tensions communautaires. Ils ne prennent pas encore la pleine mesure de leurs actions, ni ce qu’elles peuvent coûter au pays. C’est pourquoi il faut que la situation se règle vite.