Mort de George Floyd : Le procureur et la défense se rendent coup pour coup au procès de Derek Chauvin

COMPTE RENDU Au quatrième jour d'audience, l'ex-compagne de George Floyd, des secouristes et le supérieur hiérarchique de Derek Chauvin étaient appelés à la barre

P.B. avec AFP

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Courteney Ross, l'ex-compagne de George Floyd, témoigne au procès de l'ex-policier Derek Chauvin, le 1er avril 2021.
Courteney Ross, l'ex-compagne de George Floyd, témoigne au procès de l'ex-policier Derek Chauvin, le 1er avril 2021. — AP/SIPA/COURT TV

De quoi est mort George Floyd ? C’est, au final, la question la plus importante en vue du verdict. Jeudi, au procès de l’ex-policier Derek Chauvin, les procureurs ont appelé à la barre une demi-douzaine de témoins avec deux objectifs : humaniser Floyd et son addiction aux opiacés, et convaincre le jury que Chauvin a fait un « usage excessif » de la force en compressant son cou pendant plus de neuf minutes. Et les deux parties ont sans doute marqué des points à différents moments.

En attendant que des experts médicaux débattent de la quantité de fentanyl présente dans l’organisme de George Floyd, les procureurs ont d’abord convoqué son ex-copine, Courteney Ross. Elle et Floyd ont entretenu une relation par intermittence entre 2017 et sa mort. Cette femme de 45 ans, mère de deux enfants, a alterné entre les rires et les larmes. Elle a dépeint un homme « plein d’énergie », « doux » avec qui la vie était « une aventure » avant d’évoquer avec pudeur leur consommation de drogues. « C’est une histoire classique de gens qui deviennent dépendants aux opiacés parce qu’ils souffrent de douleurs chroniques. Moi, c’était au cou, lui au dos… », a-t-elle simplement expliqué.

Aux urgences pour une overdose à l’héroïne

L’avocat de la défense, Eric Nelson, a mené un contre-interrogatoire virulent. Courteney Ross a reconnu que le couple, quand il était à court de fentanyl prescrit par un médecin, se tournait vers la rue. Notamment vers Morries Hall, présent en voiture aux côtés de George Floyd lors de son interpellation. Hall a déposé un recours pour ne pas témoigner et a indiqué par son avocat qu’il plaiderait le « fifth » pour ne pas s’incriminer s’il était appelé. Ces pilules étaient vraisemblablement coupées avec un excitant, a admis Courteney Ross. A une occasion, elle n’a « pas pu dormir de la nuit » et « ne tenait pas en place ».

Dans son rapport d’autopsie, le médecin légiste a conclu à un « homicide » et à une mort par « arrêt cardiorespiratoire », listant comme facteur principal une « immobilisation par la police et une compression du cou ». Il a toutefois noté la présence d’une quantité importante de fentanyl (11 ng/mL), suffisamment élevée pour provoquer une overdose chez certaines personnes. Les procureurs, eux, assurent que George Floyd avait « une tolérance élevée ». Sa compagne a cependant confirmé qu’elle avait dû l’emmener aux urgences en mars, deux mois avant sa mort, pour une overdose à l’héroïne.

Un secouriste critique les policiers

Premier secouriste sur place, Derek Smith voit d’abord que « les policiers sont toujours sur lui ». Il constate que George Floyd est menotté, « ne bouge pas », « que sa poitrine ne se gonfle pas », qu’il « n’a pas de pouls » et que « ses pupilles sont dilatées ». « Pour parler en des termes simples, quand je suis arrivé, j’ai pensé qu’il était mort », résume le secouriste.

Une fois dans l’ambulance, une machine confirme que son rythme cardiaque était « plat », a ajouté son collègue Zachary Bravinder. « Cela veut dire que le cœur ne pompait pas de sang, ce n’est pas bon signe… » Les deux hommes essaient de le ressusciter. « C’était un être humain, j’ai essayé de lui donner une seconde chance », explique Derek Smith. L’avocat de Derek Chauvin note que les policiers ne sont pas des secouristes et ont respecté les consignes en attendant l’arrivée des secours. Le témoin répond sèchement : « Je ne sais pas quel est leur niveau de certification. Mais il n’y a aucune règle qui empêche un policier de commencer les compressions cardiaques ». Mardi, une femme pompier présente parmi les passants avait témoigné avoir offert ses services, en vain.

Derek Chauvin désavoué par son supérieur

La journée s’est terminée avec un témoin plein d’autorité. Le sergent David Pleoger, récemment retraité, a passé 27 ans en blue. Le supérieur de Derek Chauvin, que l’opératrice 911 a prévenu, inquiète, alors qu’elle assistait en direct à l’intervention via une caméra de vidéosurveillance, c’est lui. Crâne dégarni, cheveux rasés grisonnants et regard perçant, c’est un homme de peu de mots.

Pleoger téléphone à Chauvin alors que l’intervention vient de se terminer. « On a juste dû maintenir un mec au sol car il se rebellait comme un fou et refusait d’aller à l’arrière du véhicule de patrouille », se défend le policier, sans offrir de détails. Le sergent se rend alors sur place pour faire une évaluation vers 20h45. C’est son rôle d’établir un rapport en cas « d’usage excessif de la force ». Chauvin ne mentionne toujours pas qu’il est resté plus de 9 minutes avec son genou sur le cou de George Floyd. C’est finalement un collègue qui apporte des précisions.

Le sergent se rend à l’hôpital, où George Floyd est prononcé mort à 21h25. Et en cas de décès, le dossier est automatiquement transmis aux internal affairs, la police des polices version U.S, qui gère l’enquête. David Pleoger n’a donc pas rédigé de rapport. « Estimez-vous que l’immobilisation aurait dû s’arrêter à un moment donné ? », lui demande Steven Schleicher, de l’équipe du procureur. Avant que David Pleoger ne puisse répondre, la défense objecte. Une bataille juridique de 45 minutes suit.

Lors de ce procès, Covid-19 oblige, les avocats ne s’approchent pas pour conférer avec le juge. Tout se fait par casques audio, le son de la caméra coupé. Le juge Cahill décide de congédier le jury pour que les parties puissent présenter leurs arguments. Il semble sur le point de trancher en faveur de la défense quand le procureur trouve une porte dérobée : parfois, le sergent doit établir un avis préliminaire pour décider s’il doit transmettre un dossier à la police des polices. Le juge autorise alors une question « limitée ».

Le procureur choisit ses mots avec soin : « En vous basant sur votre visionnage des vidéos des bodycameras, avez-vous une opinion sur quand l’immobilisation de Mr Floyd aurait dû s’arrêter ? « Oui », répond le témoin. « Quand il ne résistait plus, les officiers auraient pu cesser de le maintenir » au sol. Soit, selon les images, après environ deux minutes sur les neuf.

» Le procès à suivre sur le compte Twitter de notre correspondant@ptiberry