Coronavirus : Pourquoi l'Union européenne se déchire-t-elle autour du vaccin Spoutnik V ?

EPIDEMIE Les différents pays européens ne sont pas d’accord sur la marche à suivre concernant le vaccin russe

Jean-Loup Delmas

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Vaccination par le Spoutnik V en Chine, illustration. Pendant ce temps, l'Europe se divise sur le vaccin russe.
Vaccination par le Spoutnik V en Chine, illustration. Pendant ce temps, l'Europe se divise sur le vaccin russe. — Vladimir Voronin/AP/SIPA
  • Que faire du vaccin russe ? Alors que ce dernier est déjà commandé dans 74 pays, l’Union européenne, elle, semble réticente.
  • Ce scepticisme est loin d’être partagé par l’ensemble des 27. Entre la Hongrie, l’Allemagne, la France et la Pologne, les visions diffèrent.
  • Pourquoi l’Europe est-elle si divisée sur le vaccin russe ?

Quelle place pour le vaccin russe dans l’Union européenne ? Pourtant en manque de doses (environ 10,8 % de la population vaccinée alors que l’Europe connaît une troisième vague de coronavirus), les 27 ne se pressent pas pour répondre aux appels de pied de Moscou. Les Russes se sont déclarés en capacité de fournir des vaccins à 50 millions d’Européens à partir de juin, après que l’Agence européenne des médicaments (EMA) a commencé l’examen du vaccin Spoutnik V, le 3 mars.

Un examen qui n’a pas encore rendu son verdict, la faute selon l’EMA, à une mauvaise coopération des Russes sur les données. Mais même en cas d’avis favorable, toute la question est de savoir si les Européens en voudront. Pour Thierry Breton, le commissaire européen chargé de la stratégie vaccinale, la réponse est claire, Spoutnik V sera au mieux « un vaccin de complément ». Le 21 mars, il indiquait même : « On n’aura pas besoin de Spoutnik V », préférant aider la production des vaccins déjà validés par l’EMA (Pfizer/BioNtech, Moderna, AstraZeneca et Jansen).

Désunion européenne

Une position qui diffère de celle de la chancelière allemande Angela Merkel, favorable au vaccin russe, dans un pays particulièrement touché par la seconde vague. Le 19 mars, elle a même prévenu qu’en cas de non-commande européenne malgré une validation de l’EMA, l’Allemagne pourrait passer sa propre commande en solitaire.

Une stratégie valable, pour Alice Desbiolles, médecin de Santé publique. « Pour qu’un produit de santé soit autorisé sur le marché européen, il doit être étudié et validé par l’EMA pour voir les bénéfices/risques. Mais cette validation est une simple autorisation de mise au marché, cela ne force personne à en acheter. » Et effectivement, une fois le précieux sésame européen obtenu, chaque pays est libre de décider de le commercialiser ou non (en France, l’Agence nationale de sécurité du médicament et la Haute autorité de Santé se penchent par exemple sur la question après la validation de l’EMA).

La Hongrie enjambe l’EMA

En cas de consensus européen, il est possible de faire une commande groupée, comme cela a été le cas pour les vaccins précédemment validés. « Cela permet de peser plus fort que pays par pays, de pouvoir négocier les prix ou les délais, de donner du poids à la demande », note Alice Desbiolles. Mais en cas de non-consensus, chaque pays peut passer sa commande, ou au contraire ne pas participer à une commande groupée.

La Hongrie quant à elle, évoquant un cas d’urgence avec le taux de mortalité le plus élevé du monde, n’a pas attendu l’avis de l’EMA pour passer commande. Le pays de l’Est a déjà reçu 550.000 doses pour une commande totale de deux millions (pour une population de 9,8 millions d’habitants). La Hongrie s’appuie sur la revue médicale The Lancet, ayant estimé début février que Spoutnik V était efficace à 91,6 % contre les formes symptomatiques du Covid-19, résultats validés par des experts indépendants.

Un vaccin commandé par 74 pays pour 815 millions de doses dans le monde. Avec le renfort de ce vaccin et du sérum chinois, en plus des vaccins validés par l’EMA, la Hongrie affiche un joli taux de 21,6 % de personnes ayant reçu au moins une dose dans le pays, deux fois plus que la moyenne de l’UE.

Adapter la stratégie au pays

La France, elle, semble loin de ces positions favorables. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian déclarait ce vendredi que le Spoutnik V était « plus un moyen de propagande et de diplomatie agressive qu’un moyen de solidarité et d’aide sanitaire ». Avec seulement 10 % de la population adulte ayant reçu une dose, la France peut-elle se permettre de bouder le vaccin ? « Dans un pays avec une telle défiance vaccinale, passer outre la moindre validation et les contrôles de vérification semble un pari très risqué, et pouvant faire beaucoup plus de mal que de bien à la campagne vaccinale », note Alice Desbiolles.

C’est tout l’avantage d’un choix par pays : pouvoir l’adapter à la situation sanitaire propre à chacun… et à l’image que se font ses habitants de la Russie. Car l’acceptabilité du vaccin se joue également sur cette question, comme le montrent les déclarations de Jean-Yves Le Drian. « L’image de la Russie varie énormément entre chaque pays européen, ce qui entraîne de grandes différences d’adhésion à Spoutnik V entre deux nations parfois voisines, selon leur passé avec la Russie », dépeint Pascale Joannin, directrice générale de la Fondation Robert Schuman.

Voire au sein d’un même pays. 60 % des Allemands de l’Est -anciennement sous contrôle soviétique pour rappel historique – sont favorables au Spoutnik V, contre 49 % d’Allemands de l’Ouest, selon un sondage réalisé par l’institut Civey fin février. En raison d’un passé douloureux avec la Russie, d’autres pays refusent tout achat de doses, comme la Pologne ou la Lituanie.

Influence russe

Parmi ces nations, certaines se trouvent dans une situation intermédiaire – la Slovaquie a commandé des doses et la République tchèque a promis de le faire, avant que les deux ne se ravisent et attendent la validation de l’EMA. Ces deux pays comptent parmi les plus hauts taux de mortalité d’Europe sur le coronavirus. « Cela entraîne des divisions au sein des gouvernements sur la stratégie à adopter, alors que la Commission européenne ne s’est même pas encore penchée sur l’achat du vaccin russe », déplore Pascale Joannin. Pour elle, en raison d’un manque de doses au niveau européen, chaque pays est tenté de suivre sa propre voie, « ce qui entraîne une cacophonie et de gros fiascos nationaux par précipitation ». Dont la récente démission du Premier ministre slovaque.

Ces divisions internes dureront-elles ? La vaccination devrait s’intensifier à partir d’avril en Europe. Si le premier trimestre ne voyait que 105 millions de doses parvenir aux 27, 360 millions sont attendus pour le second – vaccin russe non compris. De quoi, peut-être, calmer les tensions. Et en attendant, la Russie ne compte elle que 4,4 % de sa population vaccinée, soit plus de deux fois moins que l’Union européenne. Un chaos peut en cacher un autre.