Génocide des Tutsis : « Avec ce rapport, la France et le Rwanda cherchent à apaiser leurs relations »

INTERVIEW Pour le politologue Michel Galy, le rapport sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis va dans le sens d’une pacification des relations entre les deux pays

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Remise du rapport Duclert sur le Rwanda à Emmanuel Macron
Remise du rapport Duclert sur le Rwanda à Emmanuel Macron — Ludovic Marin/AP/SIPA
  • Un rapport d’une commission d’historiens a conclu à la « responsabilité » de la France dans le génocide rwandais mais estime qu’il n’y a pas de preuve d’une « complicité ».
  • Une conclusion qui fait à la fois les affaires de la France, mais également du Rwanda.
  • Le politologue Michel Galy explique que les deux pays jouent en réalité la carte de l’apaisement en convergeant vers une même version de ce drame.

Ce vendredi, un rapport d’une commission d’historiens remis à Emmanuel Macron sur le génocide des Tutsis arrivait à la conclusion que la France « est demeurée aveugle face à la préparation » du massacre et porte des « responsabilités lourdes et accablantes » dans ce dernier. Néanmoins, le rapport souligne que « rien ne vient démontrer » que Paris s’est rendu « complice » du génocide qui a fait au moins 800.000 morts selon l’ONU entre avril et juillet 1994.

Une conclusion nuancée qui a fait dire à Emmanuel Macron que ce rapport était « une avancée considérable dans la compréhension et la qualification de l’engagement » de la France au Rwanda, et qu’il espère désormais que, « cette fois, la démarche de rapprochement pourra être engagée de manière irréversible ». Pour Michel Galy, politologue et spécialiste de l’Afrique au Centre d’études sur les conflits, ce rapport devrait effectivement apaiser les tensions entre les deux nations.

Quelles sont les relations entre le Rwanda et la France au sujet du génocide des Tutsis ?

Depuis le génocide, il y a eu beaucoup de livres, d’études et de recherches sur cet enjeu historique et sur le rôle qu’a joué la France. Mais avec l’enjeu de mémoire s’est rajouté un enjeu politique entre les deux nations, tournant autour des termes de « complicité » et de « responsabilité ». C’est autour de ce couple de mots que tourne la querelle entre ces deux Etats. Certes, vu qu’il y a très peu de commerce direct entre ces deux nations, on pourrait alors penser que ce n’est pas important pour la France d’avoir de bonnes relations diplomatiques avec le Rwanda. Mais ce dernier possède une influence déterminante sur l’Afrique centrale, notamment en République démocratique du Congo, où la France est plus implantée, et pour l’ensemble de l’Afrique francophone. De plus, le Rwanda est vu pour beaucoup de partisans du panafricanisme comme un « pays digne », car très critique envers les pays occidentaux. C’est au nom de cette influence qu’il est important pour la France d’apaiser les tensions autour de ce passé. Être bien vu au Rwanda, c’est être bien vu dans l’Afrique francophone.

Ce rapport peut-il pacifier les relations entre le Rwanda et la France ?

Il y a une volonté d’apaiser les relations pour les deux pays. Ce rapport va certes dans le sens actuel du pouvoir français mais aussi du gouvernement rwandais. Ce dernier prépare également un rapport, qui tire peu ou prou les mêmes conclusions. Au-delà de ce qu’il dit du rôle de la France, ce rapport est une bonne chose pour l’apaisement car les versions françaises et rwandaises convergent de plus en plus vers la même histoire. Bien sûr, il y a encore des pas à franchir, notamment sur la complicité de la France, que ce soit dans le laisser-faire du génocide ou dans l’opération Turquoise, permettant à plusieurs génocidaires de s’enfuir.

Ce rapport fait donc aussi les affaires du Rwanda ?

Oui, il y a une volonté d’apaiser les relations aussi du côté rwandais, car le gouvernement est dans la visée d’un certain nombre d’organisations des droits humains pour son attitude envers les opposants politiques, certains massacres ou encore le refus de candidatures alternatives aux élections. Les soutiens britanniques et américains traditionnels sont moins enthousiastes pour ce pays, il cherche donc à élargir ses alliés.

Un rapport français qui exonère la France de complicité, n’est-ce pas un vif sujet de contestation ?

Le rapport peut bien sûr être pas mal contesté car commandité par la France en faisant appel à des historiens, français, absolument pas spécialistes du Rwanda, voire pas de l’Afrique, et pour côté jugé trop modéré sur l’absence de complicité française, mais il reste un progrès relatif et va dans le bon sens.

Une grande partie de la population au Rwanda est hutue et va accueillir ce rapport comme une bonne chose, sans chercher à le remettre en question, ce n’est pas que le gouvernement qui est favorable à ce rapport et à cet apaisement sur ce passé.