Israël : Netanyahou « a réussi à convaincre les Israéliens qu’il était le seul capable d’être leur "bouclier" », estime Frédéric Encel

INTERVIEW Le premier ministre Israélien, Benjamin Netanyahou, apparaît presque sans concurrence pour les élections législatives de mardi, les quatrièmes en deux ans

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou lors d'une visite à Paris en 2018. (archives)
Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou lors d'une visite à Paris en 2018. (archives) — Jacques Witt/SIPA
  • Israël vote pour ses quatrièmes élections législatives en moins de deux ans mardi.
  • Fort d’une campagne de vaccination hyperefficace mais aussi de succès retentissants à l’international, le premier ministre Benjamin Netanyahou apparaît comme seul au monde pour conserver son poste.
  • Pour Frédéric Encel, c’est parce que le Likoud, plus que Netanyahou lui-même, est au centre du jeu. Car en Israël aujourd’hui, tout se joue à droite.

Le répit électoral « offert » aux Israéliens et Israéliennes par la pandémie n’aura vraiment pas duré longtemps : pour la quatrième fois en moins de deux ans, la population israélienne est appelée aux urnes, mardi, pour renouveler le parlement, la Knesset. Le centriste Benny Gantz, sparing partner du premier ministre Benjamin Netanyahou depuis deux ans, est hors jeu depuis qu’il a finalement conclu une coalition formelle avec le Premier ministre pour faire face à la pandémie. Avec en plus le succès retentissant de la campagne de vaccination en Israël, Benjamin Netanyahou apparaît plus que jamais comme l’homme fort du pays. 20 Minutes a voulu en savoir plus auprès de Frédéric Encel, maître de conférences à Science Po et auteur de L’Atlas géopolitique d’Israël (Autrement).

Benjamin Netanyahou aborde ces quatrièmes élections en deux ans en position de force, c’est grâce au succès de la campagne de vaccination ?

Il y a la réussite de la campagne de vaccination, qui implique le retour à une vie normale pour la plupart des Israéliens. Mais il y a surtout ce qui lui permet, en dépit de score assez médiocre, de rester au pouvoir sans discontinuer depuis 2009 : c’est son rôle de « bouclier ». Il a réussi à convaincre les Israéliens que seul lui au sein de la classe politique avait la capacité de permettre à Israël de nouer ou renouer des relations diplomatiques avec des dizaines d’Etats, dont des Etats arabes, la capacité de "by-passer" un président américain insuffisamment favorable à sa politique (Obama pendant huit ans) la capacité de les protéger du nucléaire iranien et enfin d’obtenir d’un autre président américain, Donald Trump, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale et de l’annexion du Golan. Ce n’est pas rien tout ça. La vaccination n’est finalement que la dernière réussite confirmant ce statut de bouclier. Un statut reconnu par beaucoup d’Israéliens qui peuvent ne pas l’aimer humainement, le trouver corrompu, mais qui lui rendent grâce de les protéger.

Depuis que le cartel de Benny Gantz s’est décomposé on a l’impression que Netanyahou n’a même plus d’adversaire à sa taille. Il y en a ?

Il y a Yaïr Lapid, qui est à la tête d’un parti centriste mais surtout caractérisé par son laïcisme. C’est ce qui plaît beaucoup à la gauche israélienne à qui cela fait bien longtemps que le Parti travailliste n’a plus rien proposé d’original sur le plan social ou des affaires étrangères, ce qui fait qu’il disparaît. Mais que le Parti travailliste disparaisse ne veut pas dire qu’il y a moins de gens de gauche. Néanmoins, Lapid reste un centriste, et d’ailleurs « Bibi » compatible : il a déjà été dans une coalition avec le Likoud de Netanyahou. Même si on devait imaginer que la gauche se range derrière lui, il n’est pas en mesure de concurrencer Netanyahou pour devenir premier ministre.

Car Netanyahou, même s’il devait à nouveau faire un score médiocre, reste le seul à pouvoir bâtir une coalition majoritaire. On dit beaucoup que c’est grâce à sa personnalité : pas du tout, d’ailleurs il a déjà perdu les élections. C’est parce que les orthodoxes et ultraorthodoxes ne s’allieront avec personne d’autre que le Likoud. C’est le centre de gravité des coalitions israéliennes, car tout se joue à droite. Netanyahou n’est challengé qu’à droite et il est même, c’est extraordinaire, l’organisateur de la droite radicale pour éviter les déperditions de voix.

Benjamin Netanyahou a donc toutes les chances de retrouver le pouvoir, mais avec qui ?

Je suis de ceux qui pensent que si Yaïr Lapid fait un bon score il ne sera pas contournable. Le tout est de savoir si les orthodoxes et ultraorthodoxes peuvent être contournables, ce que je ne crois pas non plus. La balance est la suivante : si les orthodoxes et ultraorthodoxes font au moins aussi bien que Lapid, alors Netanyahou ira vers eux. Si Lapid fait mieux, ce qui n’est pas impossible, alors peut-être que Netanyahou n’aura mathématiquement pas le choix. Il serait contraint de bâtir une coalition, disons de « centre droit », avec Yaïr Lapid, le Likoud et Yamina, le parti nationaliste de Naftali Bennett.

Dans ce contexte, on a l’impression que la question palestinienne est moins présente dans les débats que jamais…

Cette question est moins présente que jamais, totalement. L’économie va bien, relativement à la pandémie et à la situation d’autres pays comparables, il n’y a pas d’attentats et en matière diplomatique Netanyahou annonce quasiment tous les trois mois une bonne nouvelle. Et donc là, dernièrement, le rétablissement de relations avec quatre pays arabes d’un coup, dont le Maroc, terre d’origine 1,5 million d’Israéliens. Donc oui, la question palestinienne est devenue une non-question, un non-problème.