Etats-Unis : Pourquoi Joe Biden en est-il arrivé à qualifier Vladimir Poutine de « tueur » ?

DIPLOMATIE Quoi que l’on pense de Vladimir Poutine et de ce qu’il a pu faire, un tel mot dans la bouche d’un président américain pour qualifier un homologue est rare et surprenant

Rachel Garrat-Valcarcel

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En 2011, Joe Biden, alors vice-président des Etats-Unis, rencontrait Vladimir Poutine, alors premier ministre russe. (archives)
En 2011, Joe Biden, alors vice-président des Etats-Unis, rencontrait Vladimir Poutine, alors premier ministre russe. (archives) — Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA
  • Joe Biden a, dans une interview diffusée mercredi, affirmé que Vladimir Poutine, le président russe, était « un tueur ».
  • La déclaration fait suite à toute une série de prises de position du nouveau président américain, qui se pose en porte-drapeau de la démocratie et des droits humains.
  • Les pressions sont nombreuses à Washington pour durcir le ton face à la Russie, après quatre années Trump au ton plus conciliant.

Un président des Etats-Unis qui dit que le président russe est un « tueur » ; un président russe qui répond « c’est celui qui le dit qui l’est »… Nous ne sommes pas dans une vague comédie potache du temps de la Guerre froide mais bien en mars 2021, et les protagonistes sont Joe Biden et Vladimir Poutine. Dans la même interview télévisée, diffusée mercredi, le président américain a ajouté qu’on verra « bientôt le prix qu’il [Vladimir Poutine] va payer » pour ses actes. Des propos peu diplomatiques qui ont, on s’en doute, été moyennement appréciés à Moscou, même si la Russie manie l’ironie afin d’éviter l’escalade. Le président russe a dit souhaiter « une bonne santé, sans ironie aucune » à Joe Biden.

Pour tenter de comprendre comment le président américain en est arrivé à traiter l’un de ses homologues de « tueur » – quoique l’on pense dudit homologue - on ne peut pas totalement exclure la simple gaffe. Et Joe Biden est, de notoriété publique, un serial gaffeur. Aussi, le nouveau président a eu très peu de contacts avec la presse depuis le début de sa présidence : « Il est le premier président à ne pas avoir donné de conférence de presse dans les cinquante premiers jours de son mandat et cette interview était l’une des premières », rappelle à 20 Minutes Marie-Christine Bonzom, politologue spécialiste des États-Unis.

Une triple pression sur Joe Biden

Gaffe ou pas, la déclaration de Joe Biden semble être au minimum un sérieux revirement des États-Unis vis-à-vis de la Russie par rapport aux années Trump. Le précédent président passait pour plutôt conciliant face à Vladimir Poutine. Une impression plus qu’autre chose, pour le directeur de recherche à l’Iris, Jean de Gliniasty : « Donald Trump a pris beaucoup de mesures contre la Russie et a renforcé les sanctions, contrairement à ce que les Démocrates ont pu laisser penser pendant son mandat. » Washington garde néanmoins en mémoire la conférence de presse entre Trump et Poutine lors d’une rencontre en 2018, où le président américain avait eu une attitude presque déférente face au maître du Kremlin. « Beaucoup de Républicains avaient désapprouvé cette attitude », se souvient Marie-Christine Bonzom.

Pour elle, Joe Biden agit face à la Russie sous une triple pression. D’abord, celle des agences de renseignement et celle d’une partie des Républicains, dont le sénateur texan Ted Cruz, partisans de la manière forte contre Moscou. « Les agences de renseignements viennent de publier un rapport montrant une possible implication de la Russie dans la campagne présidentielle de 2020 et quelques Républicains veulent faire pression pour éviter l’achèvement du gazoduc NordStream 2 [entre la Russie et l’Allemagne] », détaille la politologue.

Le champion des droits humains et de la démocratie

La troisième pression vient des Démocrates, plutôt clintoniens, partisans d’un discours plus dur avec la Russie. Joe Biden président semble en fait renouer avec ce qu’il avait connu comme vice-président, sur la fin des années Obama. Après avoir tenté un rapprochement en début de mandat, l’ancienne administration a fini par considérer « la Russie comme une cause perdue. Ils pensent qu’elle est définitivement passée du côté Chinois », croit Jean de Gliniasty, auteur de Petite histoire des relations franco-russes (Ed. L’Inventaire).

« Mais ça ne peut s’expliquer que par le fait que Biden veut faire des États-Unis le porte-drapeau des droits humains et de la démocratie, ce qui est la position traditionnelle du Parti démocrate », précise-t-il. Et c’est vrai que depuis le début de son mandat, sur la scène internationale, le nouveau président s’est plutôt distingué par des prises de position claire sur ces sujets, y compris avec des alliés. Ce fut le cas avec l’Arabie saoudite au sujet de l’assassinat de Jamal Khashoggi, au sujet duquel le prince héritier Mohammed Ben Salmane a été nommément cité.

Une escalade peu probable

Joe Biden a aussi été, cette fois dans la droite ligne de l’administration Trump, ferme face à la Chine, au sujet de Hong Kong et de la situation des Ouïghours. Mais avec un autre niveau de langage. « Il devra faire attention à ne pas se faire accuser de faire deux poids deux mesures entre la Chine et la Russie », prévient Marie-Christine Bonzom. Sauf que depuis l’ère Obama, il paraît évident que pour les États-Unis il n’y a pas de signe égal entre Moscou et Pékin : le concurrent – si non l’ennemi - principal, est chinois. « C’est pour ça que Joe Biden ne pourrait pas se permettre une telle déclaration sur Xi Jinping. S’il se le permet avec Vladimir Poutine, c’est qu’il considère que la Russie n’est qu’une puissance régionale. Ce en quoi je pense qu’il a tort », explique Jean de Gliniasty.

Et après ? L’escalade paraît improbable : tout au plus y a-t-il un risque de réponses russes sur le terrain en Ukraine, « auquel cas Washington serait là en soutien de Kiev », pense le directeur de recherche à l’Iris. Mais guère plus. Il s’agit de protéger les intérêts bien compris de chaque camp, qui pourraient être mis à mal dans cette séquence. « Les deux capitales sont coutumières de ces moments où elles soufflent le chaud et le froid », tempère Marie-Christine Bonzom.

Si le froid était pour mercredi, le chaud est déjà pour ce jeudi : Joe Biden n’a pas annulé la rencontre entre son envoyé spécial pour l’Afghanistan, Zalmay Khalilzad, les Talibans et… les Russes, organisée à… Moscou. Le plus probable est en fait que les différentes coopérations entre les deux états puissent un peu se gripper, mais qu’elles se poursuivront. La poignée de main de réconciliation à la fin du film entre les deux chefs d’État n’est en revanche peut-être pas pour tout de suite.