Royaume-Uni : La mort de Sarah Everard, un tournant dans la lutte contre les violences faites aux femmes ?

CONSTESTATION Le meurtre de la jeune femme a relancé le débat sur les violences sexuelles et sexistes au Royaume-Uni

Manon Aublanc
— 
Une manifestation contre les violences faites aux femmes à Londres le 15 mars 2021, après la mort de Sarah Everard.
Une manifestation contre les violences faites aux femmes à Londres le 15 mars 2021, après la mort de Sarah Everard. — Tolga Akmen / AFP
  • Un policier a été inculpé vendredi pour l’enlèvement et le meurtre de Sarah Everard, une Britannique de 33 ans disparue début mars à Londres alors qu’elle rentrait chez elle à pied après une visite à des amis.
  • Après la disparition de Sarah Everard, des témoignages de femmes exprimant leur sentiment d’insécurité ont afflué sur les réseaux sociaux. Plusieurs manifestations contre les violences faites aux femmes ont eu lieu au Royaume-Uni.
  • Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a appelé ce mercredi à un « changement culturel » et annoncé de futures mesures pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes.

Vague de contestation, remise en cause de la police et critique du gouvernement… La mort de Sarah Everard, une Britannique de 33 ans dont le corps a été retrouvé dans un sous-bois la semaine dernière, a suscité un vif émoi au Royaume-Uni, entraînant de nombreuses manifestations contre les violences faites aux femmes.

Après une intervention controversée de la police lors de ces mobilisations, le Premier ministre, Boris Johnson, a annoncé de nouvelles actions pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes. Le meurtre de Sarah Everard va-t-il marquer un tournant au Royaume-Uni sur ces questions ? 20 Minutes fait le point.

Qu’est-il arrivé à Sarah Everard ?

Sarah Everard, Britannique de 33 ans, a disparu le 3 mars en plein Londres, alors qu’elle rentrait chez elle à pieds après une visite chez des amis. Son corps a été retrouvé une semaine plus tard, le 10 mars, dans un bois du Kent (Sud-Est). Un policier de 48 ans, Wayne Couzens, agent de l’unité de la police de Londres chargée de la protection des représentations diplomatiques, a été inculpé pour enlèvement et meurtre, vendredi, et est maintenu en détention.

Que s’est-il passé lors des manifestations ?

Samedi soir, des centaines de personnes se sont rassemblées en hommage à la jeune Londonienne, en dépit de l’interdiction de la police londonienne en raison de l’épidémie de coronavirus et des risques sanitaires. Des images montrant des jeunes femmes maîtrisées et menottées par les forces de l’ordre ont suscité un sentiment d’écœurement. Les appels à la démission de Cressida Dick, la cheffe de la police de Londres, se sont multipliés. Cette dernière a cependant déclaré dimanche qu’elle n’entendait pas quitter son poste. La situation était telle que l’intervention de la police était « nécessaire », a-t-elle justifié dans un communiqué. « Des centaines de personnes étaient massées, posant un réel risque » de transmission du virus.

Pourquoi ce meurtre a-t-il suscité autant de réactions ?

Pour Clémence Fourton, maîtresse de conférences en études anglophones à Sciences Po Lille, c’est d’abord la banalité de la situation qui a choqué l’opinion publique : « Cette jeune femme rentrait chez elle, seule, un soir. C’est une figure et une situation à laquelle il est facile de s’identifier ». Une idée partagée par l’auteure et militante féministe Caroline Criado-Perez : « Elle rentrait à pied, ce que nous avons toutes déjà fait, et nous avons toutes déjà ressenti de la peur », a-t-elle expliqué au Guardian.

Selon Clémence Fourton, c’est « l’alignement des planètes » qui a déclenché cette vague de colère : « C’est plus qu’une réaction à un fait divers. Il y a le meurtre, le fait que le suspect soit policier, les violences policières, et le projet de loi sur les manifestations ».

Sur quoi porte ce projet de loi ?

Le gouvernement a récemment présenté un projet de loi sur le maintien de l’ordre, limitant fortement le droit de manifester dans le pays et renforçant les pouvoirs de la police lors des rassemblements. « Cette loi a été pensée en réaction aux mouvements sociaux, pour réagir plus efficacement aux manifestations ou actions spectaculaires, comme celle d’Extinction Rebellion ou des féministes », détaille Clémence Fourton. Qui établit un rapport entre les violences sexistes et sexuelles, les violences policières et le droit de manifester. « Le rôle de la police, le rapport à la police, son remis en cause. Comment les femmes sont-elles traitées quand elles vont porter plainte ? Comment la justice prend-elle en charge les femmes ? », poursuit-elle.

Comment Boris Johnson a-t-il réagi ?

Au lendemain des manifestations, Boris Johnson, a annoncé qu’il souhaitait de nouvelles actions pour lutter contre les violences infligées aux femmes. « Tant qu’il n’y aura pas un changement dans notre culture qui reconnaisse et comprenne que les femmes ne se sentent pas entendues actuellement, nous ne réglerons pas ce problème », a déclaré le Premier ministre ce mercredi devant le Parlement. Parmi les pistes évoquées, Downing Street envisage davantage d’éclairages publics et de caméras de surveillance, et des policiers en civil pour surveiller les pubs et les boîtes de nuit.

Quels sont les chiffres des violences faites aux femmes au Royaume-Uni ?

Selon l’Evening Standard, quotidien londonien, 18.000 agressions sexuelles, dont 7.172 viols, ont été signalées dans la capitale britannique entre février 2020 et février 2021. Des chiffres édifiants au vu de la réponse judiciaire : depuis 2016, seulement 5,5 % des viols signalés ont été suivis d’une condamnation. Lundi, la ministre de l’Intérieur, Priti Patel, a annoncé qu’une enquête lancée par Downing Street sur les violences faites aux femmes et aux jeunes filles avait reçu 78.000 nouveaux signalements en trois jours.

« Les chiffres sont alarmants. Toutes les jeunes femmes britanniques disent avoir déjà vécu du harcèlement de rue. Sur les féminicides, c’est le même ordre de grandeur qu’en France, on dénombre environ une femme tuée tous les trois jours. Il y a une violence sexiste endémique qui n’est pas propre au Royaume-Uni », estime Clémence Fourton. « La violence contre les femmes et les filles est une épidémie, et elle a atteint des proportions endémiques », a déclaré pour sa part Andrea Simon, directrice d’End Violence Against Women (Evaw), au Guardian.

Quelles seront les conséquences après ces manifestations ?

Si le gouvernement britannique envisage de nouvelles mesures, de nombreuses femmes réclament un changement sociétal. « Il faut un débat sur les mécanismes des violences sexistes, sur la manière de les faire disparaître. Le maître mot, c’est l’éducation, il faut un changement culturel et comportemental plutôt que de rajouter des lampadaires », prône Clémence Fourton. Pour de nombreuses femmes, le Royaume-Uni entre dans la seconde phase du mouvement #MeToo : « Les femmes partagent leurs histoires, montrent au monde les réalités de la violence sexiste et à quel point ce problème est profond et répandu », selon l’écrivaine britannique Mary Morgan, interroge par le Guardian.

De nombreuses voix se sont également élevées pour dénoncer le faible nombre de condamnations : « Les lois ne valent que si elles sont mises en œuvre et associées à une compréhension éclairée de la manière dont les femmes sont ciblées par la violence masculine », a fait valoir Harriet Wistrich, la directrice du Center for Women’s Justice, toujours dans le Guardian.